LIVRE III
d’affaire. « Voilà , cher Émile , une excellente » question : je vous promets d’y répondre pour » moi, quand vous y ferez pour vous-même » une réponse dont vous soyez content. En at- » tendant , j’aurai soin de rendre à vous et, » aux pauvres ce que j’ai de trop , et de faire » une table ou un banc par semaine, afin de » n’être pas tout-à-fait inutile à tout. »
Nous voici revenus à nous-mêmes. Voilà notre enfant prêt à cesser de l’être, rentré dans son individu. Le voilà sentant plus que jamais la nécessité qui l’attache aux choses. Après avoir commencé par exercer son corps et ses sens, nous avons exercé son esprit et son jugement. Enfin nous avons réuni l’usage de ses membres à celui de ses facultés ; nous avons fait un être agissant et pensant : il ne nous reste plus, pour achever l’homme, que de faire un être aimant et sensible, c’est-à-dire de perfectionner la raison par le sentiment. Mais avant d’entrer dans ce nouvel ordre de choses, jetons les yeux sur celui d’où nous sortons, et voyons, le plus exactement qu’il est possible , jusqu’où nous sommes parvenus.
Notre élève n’avoit d’abord que des sensations , maintenant il a des idées : il ne faisoit que sentir , maintenant il juge. Car de la comparaison de plusieurs sensations successives ou simultanées, et du jugement qu’on en porte, naît une sorte de sensation mixte ou complexe , que j’appelle idée.
La manière de fowner les idées est oe qui donne un caractère à l’esprit humain. L’esprit qui ne forme ses idées que sur des rapports réels est un esprit solide; celui qui se contente des rapports apparents est un esprit superficiel; celui qui voit les rapports tels qu’ils sont est un esprit juste; celui qui les apprécie mal est un esprit faux; celui qui controuve des rapports imaginaires qui n’ont ni réalité ni apparence est un fou ; celui qui ne compare point est un imbécile. L’aptitude plus ou moins grande à comparer des idées et à trouver des rapports est ce qui fait dans les hommes le plus ou le moins d’esprit, etc.
Les idées simples ne sont que des sensations comparées. U y a des jugements dans les simples sensations aussi-bien que dans les sensations complexes, que j’appelle idées simples. Dans la sensation, le jugement est purement passif, il affirme qu’on sent ce qu’on sent. Dans la perception ou idée, le jugement est actif; il rapproche, il compare, il détermine des rapports que le sens ne détermine pas. Voilà toute la différence; mais elle est grande. Jamais la nature ne nous trompe; c’est toujours nous qui nous trompons.
Je vois servir à un enfant de huit ans d un fromage glacé ; il porte la cuillère à sa bouche, sans savoir ce que c’est, et , saisi de froid , s’écrie : Ah ! cela me brille ! il éprouve une sensation très - vive ; il n’en connoît point de plus