LIVRE III
Bonne mère , préserve-toi surtout des mensonges qu’on te prépare. Si ton fils sait beaucoup de choses, défie-toi de tout ce qu’il sait : s’il a le malheur d’ëtre élevé dans Paris et d’être riche, il est perdu. Tant qu’il s’v trouvera d’habiles artistes , il aura tous leurs talents; mais loin d’eux il n’en aura plus. A Paris , le riche sait tout ; il n’y a d’ignorant que le pauvre. Cette capitale est pleine d’amateurs et surtout d’amatrices, qui font leurs ouvrages comme M. Guillaume inventoit ses couleurs. Je connois à ceci trois exceptions honorables parmi les hommes , il y en peut avoir davantage ; mais je n’en connois aucune parmi les femmes, et je doute qu’il y en ait. En général on acquiert un nom dans les arts comme dans la robe; on devient artiste et juge des artistes comme on devient docteur en droit et magistrat.
Si donc il étoit une fois établi qu’il est beau de savoir un métier , vos enfants le sauroient bientôt sans l’apprendre : ils passeroient maîtres comme les conseillers de Zurich. Point de tout ce cérémonial pour Emile; point d’apparence, et toujours de la réalité. Qu’on ne dise pas qu’il sait, mais qu’il apprenne en silence. Qu’il fasse toujours son chef-d’œuvre , et que jamais il ne passe maître; qu’il ne se montre pas ouvrier par son titre, mais par soir travail.
Si jusqu’ici je me suis fait entendre , on
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doit concevoir comment , avec l’habitude de l’exercice du corps et du travail des mains , je donne insensiblement à mon élève le goût de la réflexion et de la méditation, pour balancer en lui la paresse qui résulteroit de son indifférence pour les jugements des hommes et du calme de ses passions. Il faut qu’il travaille en paysan , et qu’il pense en philosophe , pour n’être pas aussi fainéant qu’un sauvage. Le grand secret de l’éducation est de faire que les exercices du corps et ceux de l'esprit servent toujours de délassement les uns aux autres.
Mais gardons-nous d’anticiper sur les in- * structions qui demandent un esprit plus mûr. Émile ne sera pas long-temps ouvrier , sans ressentir par lui -même l’inégalité des conditions , qu’il n’avoit d’abord qu’aperçue. Sur les maximes que je lui donne et qui sont à sa portée, il voudra m’examiner à mon tour. En recevant tout de moi seul , en se voyant si près de l’état des pauvres, il voudra savoir pourquoi j’en suis si loin. Il me fera peut-être, au dépourvu, des questions scabreuses: « Vous » êtes riche, vous me l’avez dit et je le vois.
»> Un riche doit aussi son travail à la société,
» puisqu’il est homme. Mais vous, que faites- » vous donc pour elle ? » Que diroit à cela un beau gouverneur ? Je l’ignore. Il seroit peut-» être assez sot pour parler à l’enfant des soins qu’il lui rend. Quant à moi, l’atelier me tire