LIVRE III
l'être de notre savoir. Qui est-ce qui nie que les savants ne sachent mille choses vraies que les ignorants ne sauront jamais? Les savants sont-ils pour cela plus près de la vérité? Tout au contraire, ils s’en éloignent en avançant ; parce que la vanité de juger faisant encore plus de progrès que les lumières, chaque vérité qu’ils apprennent ne vient qu’avec cent jugements faux. Il est de la dernière évidence que les compagnies savantes de l’Europe ne sont que des écoles publiques de mensonges ; et très-sûrement il y a plus d’erreurs dans l’académie des sciences que dans tout un peuple de Hurons.
Puisque plus les hommes savent, plus ils se trompent , le seul moyen d’éviter l’erreur est l’ignorance. Ne jugez point, vous ne vous abuserez jamais. C’est la leçon de la nature aussi-bien que de la raison. Hors les rapports immédiats en très-petit nombre et très-sensibles que les choses ont avec nous, nous n’avons naturellement qu’une profonde indifférence pour tout le reste. Un sauvage ne tourneroit pas le pied pour aller voir le jeu de la plus belle machine et tous les prodiges de l’électricité. Que m’importe? est le mot le plus familier à l’ignorant, et le plus convenable au sage.
Mais malheureusement ce mot ne nous va plus. Tout nous importe depuis que nous sommes dépendants de tout ; et notre curiosité s’étend nécessairement avec nos besoins. Voilà
pourquoi j’en donne une très-grande au philosophe et n’en donne point au sauvage. Celuici n’a besoin de personne; l’autre a besoin de tout le monde, et surtout d’admirateurs.
On me dira que je sors de la nature ; je n’en crois rien. Elle choisit ses instruments , et les règle, non sur l’opinion, mais sur le besoin. Or les besoins changent selon la situation des hommes. Il y a bien de la différence entre l’homme naturel vivant dans l’état de nature et l’homme naturel vivant dans l’état de société. Emile n’est pas un sauvage à reléguer dans les déserts ; c’est un sauvage fait pour habiter les villes. Il faut qu’il sache y trouver son nécessaire, tirer parti de leurs habitants , et vivre, sinon comme eux , du moins avec eux.
Puisqu’au milieu de tant de rapports nouveaux dont il va dépendre il faudra malgré lui qu’il juge, apprenons-lui donc à bien juger.
La meilleure manière d’apprendre à bien juger est celle qui tend le plus «à simplifier nos expériences , et à pouvoir même nous en passer sans tomber dans l’erreur. D’où il suit qu’après avoir long-temps vérifié les rapports des sens l’un par l’autre , il faut encore apprendre à vérifier les rapports de chaque sens par lui - même , sans avoir besoin de recourir à un autre sens : alors chaque sensation deviendra pour nous une idée , et cette idée sera toujours conforme «à la vérité. Telle est la sorte d’acquis dont j’ai tâché de
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remplir ce troisième âge de la vie humaine.
Cette manière de procéder exige une patience et une circonspection dont peu de maîtres sont capables, et sans laquelle jamais le disciple n’apprendra à juger. Si, par exemple, lorsque celui-ci s’abuse sur l’apparence du bâton brisé , pour lui montrer son erreur vous vous pressez de tirer le bâton hors de l’eau , vous le détromperez peut-être : mais que lui apprendrez-vous ? rien que ce qu’il auroit bientôt appris de lui-même. Oh ! que ce n’est pas là ce qu’il faut faire! Il s’agit moins de lui apprendre une vérité que de lui montrer comment il faut s’y prendre pour découvrir toujours la vérité. Pour mieux l’instruire il ne faut pas le détromper sitôt. Prenons Emile et moi pour exemple.
Premièrement, à la seconde des deux questions supposées, tout enfant élevé à l’ordinaire ne manquera pas de répondre affirmativement. C’est sûrement, dira-t-il, un bâton brisé. Je doute fort qu’Emile me fasse la même réponse. Ne voyant point la nécessité d être savant ni de le paroître, il n’est jamais pressé de juger : il ne juge que sur l’évidence; et il est bien éloigné de la trouver dans cette occasion , lui qui sait combien nos jugements sur les apparences sont sujets à l’illusion , ne fut-ce que dans la perspective.
D’ailleurs, comme il sait par expérience que mes questions les plus frivoles ont tou-
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jours quelque objet qu’il n’aperçoit pas d’abord, il n’ a point pris l’habitude d’y répondre étourdiment; au contraire, il s’en défie; il s’y rend attentif, il les examine avec grand soin avant d’y répondre. Jamais il ne me fait de réponse qu’il n’en soit content lui-même ; et il est difficile à contenter. Enfin nous ne nous piquons ni lui ni moi de savoir la vérité des choses, mais seulement de ne pas donner dans l’erreur. Nous serions bien plus confus de nous payer d’une raison qui n’est pas bonne, que de n’en point trouver du tout. Je ne sais , est un mot qui nous va si bien à tous deux, et que nous répétons si souvent, qu’il ne coûte plus rien à l’un ni à l’autre. Mais , soit que cette étourderie lui échappe , ou qu’il l’évite par notre commode Je ne sais , ma réplique est la même : Voyons, examinons.
Ce bâton qui trempe à moitié dans l’eau est fixé dans une situation perpendiculaire. Pour savoir s’il est brisé, comme il le paroît, que de choses n’avons - nous pas à faire avant de le tirer de l’eau ou avant d’y porter la main !
i°. D’abord nous tournons tout autour du bâton et nous voyons que la brisure tourne comme nous. C’est donc notre œil seul qui la change, et les regards ne remuent pas les corps.
2°. Nous regardons bien à-plomb sur le bout du bâton qui est hors de l’eau ; alors le bâton n’est plus courbe, le bout voisin de
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notre œil nous cache exactement l’autre bout l. Notre œil a-t-il redressé le bâton ?
3°. Nous agitons la surface de l’eau; nous voyons le bâton se plier en plusieurs pièces, se mouvoir en zigzag, et suivre les ondulations de l’eau. Le mouvement que nous donnons à cette eau suffit-il pour briser, amollir , et fondre ainsi le bâton?
4°. Nous faisons écouler l’eau, et nous voyons le bâton se redresser peu à peu à me- ' sure que l’eau baisse. N’en voilà-t-il pas plus qu’il ne faut pour éclaircir le fait et trouver la réfraction? Il n’est donc pas vrai que la vue nous trompe , puisque nous n’avons besoin que d’elle seule pour rectifier les erreurs que nous lui attribuons.
Supposons l’enfant assez stupide pour ne pas sentir le résultat de ces expériences ; c’est alors qu’il faut appeler le toucher au secours de la vue. Au lieu de tirer le bâton hors de l’eau , laissez-le dans sa situation , et que l’enfant y passe la main d’un bout à l’autre , il ne sentira point d’angle; le bâton n’est donc pas brisé.
Vous me direz qu’il n’y a pas seulement ici des jugements, mais des raisonnements en
* J ai depuis trouve le contraire par une expérience plus exacte. La réfraction agit circulaircmcnt , et le bâton paroît plus gros par le bout qui est clans l’eau que par l'autre ; mais cela ne change rien à la force du raisonnement , et la conséquence n’en est pas moins juste.
forme. II est vrai : mais ne voyez-vous pas que, sitôt que l’esprit est parvenu jusqu’aux idées, tout jugement est un raisonnement? La conscience de toute sensation est une proposition , un jugement. Donc, sitôt que l’on compare une sensation à une autre, on raisonne. L’art de juger et l’art de raisonner sont exactement le même.
Emile ne saura jamais la dioptrique , ou je veux qu’il l’apprenne autour de ce bâton. Il n’aura point disséqué d’insectes ; il n’aura point compté les taches du soleil ; il ne saura ce que c’est qu’un microscope et un télescope. Vos doctes élèves se moqueront de son ignorance. Ils n’auront pas tort ; car avant de se servir de ces instruments , j’entends qu’il les invente, et vous vous doutez bien que cela ne viendra pas sitôt.
Voilà l’esprit de toute ma méthode dans cette partie. Si l’enfant fait rouler une petite boule entre deux doigts croisés , et qu’il croie sentir deux boules , je ne lui permettrai point d’y regarder, qu’ auparavant il ne soit convaincu qu’il n’y en a qu’une.
Ces éclaircissements suffiront, je pense, pour marquer nettement le progrès qu’a fait jusqu’ici l’esprit de mon élève, et la route par laquelle il a suivi ce progrès. Mais vous êtes effrayés peut-être de la quantité de choses que j’ai fait passer devant lui. Vous craignez que je n’accable son esprit sous ces multitu-