LITRE III
des de connoissances. C’est tout le contraire ; je lui apprends bien plus à les ignorer qu’à les savoir. Je lui montre la route de la science, aisée à la vérité, mais longue, immense, lente à parcourir. Je lui fais faire les premiers pas pour qu’il reconnoisse l’entrée, mais je ne lui permets jamais d’aller loin.
Forcé d’apprendre de lui-même, il use de sa raison et non de celle d’autrui ; car , pour ne rien donner à l’opinion , il ne faut rien donner à l’autorité ; et la plupart de nos erreurs nous viennent bien moins de nous que des autres. De cet exercice continuel il doit résulter une vigueur d’esprit semblable à celle qu’on donne au corps par le travail et par la fatigue. Un autre avantage est qu’on n’avance qu’à proportion de ses forces. L’esprit , non plus que le corps, ne porte que ce qu’il peut porter. Quand l’entendement s’approprie les choses avant de les déposer dans la mémoire, ce qu’il en tire ensuite est à lui. Au lieu qu’en surchargeant la mémoire à son insu on s’expose à n’en jamais rien tirer qui lui soit propre.
Emile a peu de connoissances , mais celles qu’il a sont véritablement siennes , il ne sait rien à demi. Dans le petit nombre des choses qu’il sait et qu’il sait bien , la plus importante est qu’il y en a beaucoup qu’il ignore et qu’il peut savoir un jour, beaucoup plus que d’autres hommes savent et qu’il ne saura de
sa vie, et une infinité d’autres qu’aucun homme ne saura jamais. Il a un esprit universel, non par les lumières , mais par la faculté d’en acquérir ; un esprit ouvert , intelligent , prêt à tout, et, comme dit Montaigne, sinon instruit, du moins instruisable *. Il me suffit qu’il sache trouver Và quoi bon sur tout ce qu’il fait, et le pourquoi sur tout ce qu’il croit. Encore une fois , mon objet n’est point de lui donner la science, mais de lui apprendre à l’acquérir au besoin , de la lui faire estimer exactement ce qu’elle vaut , et de lui faire aimer la vérité par-dessus tout *r. Avec cette méthode on avance peu , mais on ne fait jamais un pas inutile , et l’on n’est point forcé de rétrograder.
Émile n’a que des connoissances naturelles et purement physiques. Il ne sait pas même le nom de l’histoire , ni ce que c’est que métaphysique et morale. Il connoît les rapports essentiels de l’homme aux choses , mais nul
* « Les enfants proposent leurs essays, instruisables
» non instruisants. ( Liv. i, cfiap. 56) Les belles
» âmes , ce sont les âmes universelles et prestes à tout ; » sy non instruites, au moins instruisables. •« (Liv. u , cbap. 17. )
* 1 Telle est la leçon que présentent l'édition de 1762 et celle de 1782. Mais dans le manuscrit on lit : Car, encore une fois, mon objet n’est pas de lui donner la science, mais de la lui faire connoître , de lui apprendre a en acquérir au besoin, enfin de la lui faire estimer exactement ce qu’elle vaut , et de lui faire aimer la vérité par-dessus toutes choses.
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des rapports moraux de l’homme à l’homme. Il sait peu généraliser d’idées, peu faire d’abstractions. Il voit des qualités communes à certains corps sans raisonner sur ces qualités en elles-méines. Il connoît l’étendue abstraite à l’aide des figures de la géométrie ; il connoît la quantité abstraite à l’aide des signes de l’algèbre. Ces figures et ces signes sont les supports de ces abstractions , sur lesquels ses sens se reposent. Il ne cherche point à connoître les choses par leur nature , mais seulement par les relations qui l’intéressent. Il n’estime ce qui lui est étranger que par rapport à lui ; mais cette estimation est exacte et sure. La fantaisie , la convention , n’y entrent pour rien. Il fait plus de cas de ce qui lui est plus utile ; et , ne se départant jamais de cette manière d’apprécier , il ne donne rien l’opinion.
Émile est laborieux , tempérant , patient , ferme , plein de courage. Son imagination , nullement allumée , ne lui grossit jamais les dangers ; il est sensible à peu de maux , et il sait souffrir avec constance , parce qu’il n’a point appris à disputer contre la destinée. A l’égard de la mort , il ne sait pas encore bien ce que c’est ; mais , acoutumé à subir sans résistance la loi de la nécessité, quand il faudra mourir il mourra sans gémir et sans se débattre ; c’est tout ce que la nature permet dans ce moment abhorré de tous. Vivre
libre et peu tenir aux choses humaines est le meilleur moyen d’apprendre à mourir.
En un mot Émile a de la vertu tout ce qui se rapporte à lui-même. Pour avoir aussi les vertus sociales, il lui manque uniquement de connoître les relations qui les exigent; il lui manque uniquement des lumières que son esprit est tout prêt à recevoir.
Il se considère sans égard aux autres, et. trouve bon que les autres ne pensent point à lui. Il n’exige rien de personne , et ne croit rien devoir à personne. Il est seul dans la société humaine, il ne compte que sur lui seul. Il a droit aussi plus qu’un autre de compter sur lui-même , car il est tout ce qu’on peut être à son âge. Il n’a point d’erreurs , ou n’a que celles qui nous sont inévitables ; il n’a point de vices, ou n’a que ceux dont nul homme ne peut se garantir. Il a le corps sain , les membres agiles , l’esprit juste et sans préjugés , le cœur libre et sans passions. L’amourpropre , la première et la plus naturelle de toutes , y est encore «à peine exalté. Sans troubler le repos de personne, il a vécu content, heureux et libre, autant que la- nature l’a permis. Trouvez-vous qu’un enfant ainsi parvenu à sa quinzième année ait perdu les précédentes?