LIVRE IV
prend de la consistance. Sa voix mue, ou plutôt il la perd : il n’est ni enfant ni homme, et ne peut prendre le ton d’aucun des deux. Ses yeux , ces organes de l’âme , qui n’ont rien dit jusqu’ici , trouvent un langage et de l’expression ; un feu naissant les anime , leurs regards plus vifs ont encore une sainte innocence, mais ils n’ont plus leur première imbécillité : il sent déjà qu’ils peuvent trop dire ; il commence à savoir les baisser et rougir ; il devient sensible avant de savoir ce qu’il sent; il est inquiet sans raison de l’être. Tout cela peut venir lentement et vous laisser du temps encore : mais si sa vivacité se rend trop impatiente , si son emportement se change en fureur , s’il s’irrite et s’attendrit d’un instant à l’autre , s’il verse des pleurs sans sujet , si , près des objets qui commencent à devenir dangereux pour lui, son pouls s’élève et son œil s’enflamme , si la main d’une femme se posant sur la sienne le fait frissonner , s’il se trouble ou s’intimide auprès d’elle ; Ulysse , ô sage Ulysse ! prends garde à toi ; les outres que tu fermois avec tant de soin sont ouvertes ; les vents sont déjà déchaînés ; ne quitte plus un moment le gouvernail , ou tout est perdu.
C’est ici la seconde naissance dont j’ai parlé ; c’est ici que l’homme naît véritablement à la vie , et que rien d’humain n’est étranger à lui. Jusqu’ici nos soins n’ont été
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que des jeux d’enfant ; ils ne prennent qu’à présent une véritable importance. Cette époque où finissent les éducations ordinaires est proprement celle où la nôtre doit commencer ; mais , pour bien exposer ce nouveau plan , reprenons de plus haut l’état des choses qui s’y rapportent.
Nos passions sont les principaux instruments de notre conservation : c’est donc une entreprise aussi vaine que ridicule de vouloir les détruire ; c’est contrôler la nature , c’est réformer l’ouvrage de Dieu. Si Dieu disoit à l’homme d’anéantir les passions qu’il lui donne, Dieu voudroit et ne voudroit pas; il se contrediroit lui-même. Jamais il n’a donné cet ordre insensé , rien de pareil n’est écrit dans le cœur humain ; et ce que Dieu veut qu’un homme fasse, il ne le lui fait pas dire par un autre homme , il le lui dit luimême, il l’écrit au fond de son cœur.
Or je trouverois celui qui voudroit empêcher les passions de naître presque aussi fou que celui voudroit les anéantir ; et ceux qui croiroient que tel a été mon projet jusqu’ici m’auroient sûrement fort mal entendu.
Mais raisonneroit-on bien , si , de ce qu’il est dans la nature de l’homme d’avoir des passions , on alloit conclure que toutes les passions que nous sentons en nous et que nous voyons dans les autres sont naturelles ? Leur source est naturelle, il est vrai; mais