LIVRE IV
mille ruisseaux étrangers l’ont grossie ; c’est un grand fleuve qui s’accroît sans cesse , et dans lequel on retrouveroit à peine quelques gouttes de ses premières eaux. Nos passions naturelles sont très-bornées ; elles sont les instruments de notre liberté , elles tendent à nous conserver. Toutes celles qui nous subjuguent et nous détruisent nous viennent d’ailleurs ; la nature ne nous les donne pas, nous nous les approprions à son préjudice.
La source de nos passions , l’origine et le principe de toutes les autres , la seule qui naît avec l’homme et ne le quitte jamais tant qu’il vit , est l’amour de soi : passion primitive , innée , antérieure à toute autre, et dont toutes les autres ne sont , en un sens , que des modifications. En ce sens , toutes , si l’on veut , sont naturelles. Mais la plupart de ces modifications ont des causes étrangères sans lesquelles elles n’auroient jamais lieu ; et ces mêmes modifications , loin de nous être avantageuses , nous sont nuisibles ; elles changent le premier objet et vont contre leur principe : c’est alors que l’homme se trouve hors de la nature, et se met en contradiction avec soi.
L’amour de soi-même est toujours bon, et toujours conforme à l’ordre. Chacun étant chargé spécialement de sa propre conservation , le premier et le plus important de ses soins est et doit être d’y veiller sans cesse : et
comment y veilleroit-il ainsi, s’il n’y prenoit le plus grand intérêt ?
Il faut donc que nous nous aimions pour nous conserver ; il faut que nous nous aimions plus que toute chose ; et , par une suite immédiate du même sentiment, nous aimons ce qui nous conserve. Tout enfant s’attache à sa nourrice : Romulus devoit s’attacher à la louve qui l’avoit allaité. D’abord cet attachement est purement machinal. Ce qui favorise le bien-être d’un individu l’attire ; ce qui lui nuit le repousse : ce n’est là qu’un instinct aveugle. Ce qui transforme cet instinct en sentiment, l’attachement en amour, l’aversion en haine , c’est l’intention manifestée de nous nuire ou de nous être utile. On ne se passionne pas pour les êtres insensibles qui ne suivent que l’impulsion qu’on leur donne : mais ceux dont on attend du bien ou du mal par leur disposition intérieure , parleur volonté, ceux que nous voyons agir librement pour ou contre , nous inspirent des sentiments semblables à ceux qu’ils nous montrent. Ce qui nous sert , on le cherche ; mais ce qui nous veut servir, on l’aime : ce qui nous nuit, on le fuit; mais ce qui veut nous nuire, on le hait.
Le premier sentiment d’un enfant est det s’aimer lui-même; et le second, qui dérive du premier, est d’aimer ceux qui l’approchent ; car , dans l’état de foiblesse où il est > il ne connoît personne que par l’assistance