‹ Émile (volume 3)Chapitre 194 sur 235 · I.IVRE IV · texte numérisé non relu

I.IVRE IV

devoit prendre en entrant dans la chambre de son père , de sa mère , ou de son gouverneur malade; on ne lui a point montré l’art d’affecter la tristesse qu’il n’avoit pas. Il n’a feint de pleurer sur la mort de personne ; car il ne sait ce que c’est que mourir. La meme insensibilité qu’il a dans le cœur est aussi dans ses manières. Indifférent à tout, hors à lui-même , comme tous les autres enfants , il ne prend intérêt à personne; tout ce qui le distingue, est qu’il ne veut point paroître en prendre , et qu’il n’est pas faux comme eux.

Emile, ayant peu réfléchi sur les êtres sensibles , saura tard ce que c’est que souffrir et mourir. Les plaintes et les cris commenceront d’agiter ses entrailles, l’aspect du sang qui coule lui fera détourner les yeux, les convulsions d’un animal expirant lui donneront je ne sais quelle angoisse avant qu’il sache d’où lui viennent ces nouveaux mouvements. S’il étoit resté stupide et barbare, il ne les auroit pas; s’il étoit plus instruit, il en connoîtroit la source : il a déjà trop comparé d’idées pour ne rien sentir, et pas assez pour concevoir ce qu’il sent.

Ainsi naît la pitié, premier sentiment relatif qui touche le cœur humain selon l’ordre de la nature. Pour devenir sensible et pitoyable, il faut que l’enfant sache qu’il y a des êtres semblables à lui qui souffrent ce qu’il a souffert, qui sentent les douleurs qu’il a sen-

ties , et d’autres dont il doit avoir l’idée , comme pouvant les sentir aussi. En effet , comment nous laissons-nous émouvoir à la pitié , si ce n’est en nous transportant hors de nous et nous identifiant avec l’animal souffrant, en quittant, pour ainsi dire, notre être pour prendre le sien ? Nous ne souffrons qu’autant que nous jugeons qu’il souffre ; ce n’est pas dans nous , c’est dans lui que nous souffrons. Ainsi nul ne devient sensible que quand son imagination s’anime et commence à le transporter hors de lui.

Pour exciter et nourrir cette sensibilité naissante, pour la guider ou la suivre dans sa pente naturelle , qu’avons-nous donc à faire, si ce n’est d’offrir au jeune homme des objets sur lesquels puisse agir la force expansive de son cœur, qui le dilatent, qui l’étendent sur les autres êtres, qui le fassent partout retrouver hors de lui; d’écarter avec soin ceux qui le resserrent, le concentrent , et tendent le ressort du moi humain; c’est-à-dire, en d’autres termes, d’exciter en lui la bonté, l’humanité, la commisération, la bienfaisance, toutes les passions attirantes et douces qui plaisent naturellement aux hommes , et d’empêcher de naître 1 envie, la convoitise , la haine , toutes les passions repoussantes et cruelles , qui rendent , pour ainsi dire, la sensibilité non-seulement nulle, mais négative, et font le tourment de celui qui les éprouve ?

LT V UE rv.

Je croîs pouvoir résumer toutes les réflexions précédentes en deux ou trois maximes précises, claires et faciles à saisir.

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