‹ Émile (volume 3)Chapitre 195 sur 235 · PREMIÈRE MAXIME · texte numérisé non relu

PREMIÈRE MAXIME

J1 n est pas dans le cœur humain de se mettre à la place des gens qui sont plus heureux que nous , mais seulement de ceux qui sont plus à plaindre.

Si l’on trouve des exceptions à cette maxime , elles sont plus apparentes que réelles. Ainsi l’on ne se met pas à la place du riche ou du grand auquel on s’attache; même en s’attachant sincèrement, on ne fait que s’approprier une partie de son bien-être. Quelquefois on l’aime dans ses malheurs : mais, tant qu’il prospère, il n’a de véritable ami que celui qui n’est pas la dupe des apparences, et qui le plaint plus qu’il ne l’envie, malgré sa prospérité.

On est touché du bonheur de certains états , par exemple, de la vie champêtre et pastorale. Le charme de voir ces bonnes gens heureux n’est point empoisonné par l’envie , on s’intéresse à eux véritablement. Pourquoi cela? parce qu’on se sent maître de descendre à cet état de paix et d’innocence, et de jouir de la même félicité: c’est un pis-aller qui ne donne que des idées agréables , attendu qu’il suffit d’en vouloir jouir pour le pouvoir. Il y a toujours du plaisir à voir ses ressources, à con-

templer son propre bien , même quand on n’en veut pas user.

Il suit de là que, pour porter un jeune homme à l’humanité, loin de lui faire admirer le sort brillant des autres , il faut le lui montrer par les côtés tristes, il faut le lui faire craindre. Alors, par une conséquence évidente, il doit se frayer une route au bonheur, qui ne soit sur les traces de personne.

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