‹ Émile (volume 3)Chapitre 198 sur 235 · TROISIÈME MAXIME · texte numérisé non relu

TROISIÈME MAXIME

La pitié qu’on a du mal d’autrui ne se mesure pas sur la quantité de ce mal , mais sur le sentiment qu’on prêle à ceux qui le souffrent.

On ne plaint un malheureux qu’autant qu’on croit qu’il se trouve à plaindre. Le sentiment physique de nos maux est plus borne qu’il ne semble ; mais c’est par la mémoire qui nous en fait sentir la continuité , c’est par

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l’imagination qui les étend sur l’avenir, qu’ils nous rendent vraiment à plaindre. Voilà, je pense, une des causes qui nous endurcissent plus aux maux des animaux qu’à ceux des hommes, quoique la sensibilité commune dut également nous identifier avec eux. On ne plaint guère un cheval de charretier dans son écurie , parce qu’on ne présume pas qu’en mangeant son foin il songe aux coups qu’il a reçus et aux fatigues qui l’attendent. On ne plaint pas non plus un mouton qu’on voit paître , quoiqu’on sache qu’il sera bientôt égorgé, parce qu’on juge qu’il ne prévoit pas son sort. Par extension l’on s’endurcit ainsi sur le sort des hommes; et les riches se consolent du mal qu’ils font aux pauvres , en les supposant assez stupides pour n’en rien sentir. En général je juge du prix que chacun met au bonheur de ses semblables par le cas qu’il paroit faire d’eux. Il est naturel qu’on fasse bon marché du bonheur des gens qu’on méprise. Ne vous étonnez donc plus si les politiques parlent du peuple avec tant de dédain, ni si la plupart des philosophes affectent de faire l’homme si méchant.

C’est le peuple qui compose le genre humain ; ce qui n’est pas peuple est si peu de chose que ce n’est pas la peine de le compter. L’homme est le même dans tous les états : si cela est, les états les plus nombreux méritent le plus de respect. Devant celui qui pense.

toutes les distinctions civiles disparoissent : il voit les mêmes passions, les mêmes sentiments dans le goujat et dans l’homme illustre; il n’y discerne que leur langage , qu’un coloris plus ou moins apprêté ; et si quelque différence essentielle les distingue , elle est au préjudice des plus dissimulés. Le peuple se montre tel qu’il est, et n’est pas aimable ; mais il faut bien que les gens du monde se déguisent : s’ils se montroient tels qu’ils sont, ils feroient horreur.

Il y a, disent encore nos sages, même dose de bonheur et de peine dans tous les états. Maxime aussi funeste qu’insoutenable ; car, si tous sont également heureux , qu’ai-je besoin de m’incommoder pour personne? Que chacun reste comme il est : que l’esclave soit maltraité, que l’infirme souffre, que le gueux périsse, il n’y a rien à gagner pour eux à changer d’état. Ils font l’énumération des peines du riche, et montrent l’inanité de ses vains plaisirs : quel grossier sophisme ! les peines du riche ne lui viennent point de son état , mais de lui seul qui en abuse. Fût-il plus malheureux que le pauvre même, il n’est point à plaindre, parce que ses maux sont tous son ouvrage, et qu’il ne tient qu’à lui d’être heureux. Mais la peine du misérable lui vient des choses , de la rigueur du sort qui s’appesantit sur lui. Il n’y a point d’habitude qui lui puisse ôter le sentiment physique de

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la fatigue , de l’épuisement , de la faim : le bon esprit ni la sagesse ne servent de rien pour l’exempter des maux de son état. Que gagne Épictète de prévoir que son maître va lui casser la jambe? la lui casse-t-il moins pour cela ? il a par-dessus son mal le mal de la prévoyance. Quand le peuple seroit aussi sensé que nous le supposons stupide, que pourroit-il être autre que ce qu’il est? que pourroit-il faire autre que ce qu’il fait? Etudiez les gens de cet ordre, vous verrez que, sous un autre langage, ils ont autant d’esprit et plus de bon sens que vous. Respectez donc votre espèce; songez qu elle est composée essentiellement de la collection des peuples ; que , quand tous les rois et tous les philosophes en seroient ôtés, il n’y paroîtroit guère, et que les choses n’en iroient pas plus mal. En un mot, apprenez à votre élève à aimer tous les hommes, et même ceux qui les déprisent; faites en sorte qu’il ne se place dans aucune classe , mais qu’il se retrouve dans toutes : parlez devant lui du genre humain avec attendrissement, avec pitié même, mais jamais avec mépris. Homme, ne déshonore point l’homme.

C’est par ces routes et d’autres semblables, bien contraires à celles qui sont frayées , qu’il convient de pénétrer dans le cœur d’un jeune adolescent pour y exciter les premiers mouvements de la nature, le développer et l’é-

tendre sur ses semblables; à quoi j’ajoute qu’il importe de mêler à ces mouvements le moins d’intérêt personnel qu’il est possible; surtout point de vanité, point d’émulation, point de gloire, point de ces sentiments qui nous forcent de nous comparer aux autres ; car ces comparaisons ne se font jamais sans quelque impression de haine contre ceux qui nous disputent la préférence, ne fût-ce que dans notre propre estime. Alors il faut s’aveugler ou s’irriter, être un méchant ou un sot : tâchons d’éviter cette alternative. Ces passions si dangereuses naîtront tôt ou tard, me dit-on, malgré nous. Je ne le nie pas; chaque chose a son temps et son lieu ; je dis seulement qu’on ne doit pas leur aider à naître.

Voilà l’esprit de la méthode qu’il faut se prescrire. Ici les exemples et les détails sont inutiles , parce qu’ici commence la division presque infinie des caractères, et que chaque exemple que je donnerois ne eonviendroit pas peut-être à un sur cent mille. C’est à cet âge aussi que commence, dans l’habile maître , la véritable fonction de l’observateur et du philosophe qui sait l’art de sonder les cœurs en travaillant à les former. Tandis que le jeune homme ne songe point encore a se contrefaire , et ne l’a point encore appris , à chaque objet qu’on lui présente on voit dans son air, dans ses yeux , dans son geste, 1 impression qu’il en reçoit ; on lit sur son v isage

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tous les mouvements de son âme: à force de les épier on parvient à les prévoir , et enfin à les diriger.

On remarque en général que le sang, les blessures, les cris, les gémissements T appareil des opérations douloureuses , et tout ce qui porte aux sens des objets de souffrance , saisit plus tôt et plus généralement tous les hommes. L’idée de destruction , étant plus composée , ne frappe pas de même; l’image de la mort toucheplustard et plus foiblement, parce que nul n’a par devers soi l’expérience de mourir : il faut avoir vu des cadavres pour sentir les angoisses des agonisants. Mais quand une fois cette image s’est bien formée dans notre esprit, il n’v a point de spectacle plus horrible à nos yeux , soit à cause de l’idée de destruction totale qu’elle donne alors par les sens, soit parce que , sachant que ce moment est inévitable pour tous les hommes , on se sent plus vivement affecté d’une situation à laquelle on est sûr de ne pouvoir échapper.

Ces impressions diverses ont leurs modifications et leurs degrés , qui dépendent du caractère particulier de chaque individu et de ses habitudes antérieures? mais elles sont universelles , et nul n’en est tout-.à-fait exempt. Il en est de plus tardives et de moins générales , qui sont plus propres aux âmes sensibles ; ce sont celles qu’on reçoit des peines morales , des douleurs internes , des afflictions, des lan-

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gueurs, de la tristesse. Il y a des gens qui ne savent être émus que par des cris et des pleurs; les longs et sourds gémissements d’un cœur serré de détresse ne leur ont jamais arraché des soupirs ; jamais l’aspect d’une contenance abattue, d’un visage hâve et plombé, d’un œil éteint et qui ne peut plus pleurer, ne les fit pleurer eux-mêmes ; les maux de l’âme ne sont rien pour eux : ils sont jugés , la leur ne sent rien , n’attendez d’eux que rigueur inflexible, endurcissement , cruauté. Ils pourront être intègres et justes, jamais cléments, généreux, pitoyables. Je dis qu’ils pourront être justes, si toutefois un homme peut l’être quand il n’est pas miséricordieux.

Mais ne vous pressez pas de juger les jeunes gens par cette règle, surtout ceux qui ayant été élevés comme ils doivent l’être , n’ont aucune idée des peines morales qu’on ne leur a jamais fait éprouver; car, encore une fois , ils ne peuvent plaindre que les maux qu’ils connoissent; et cette apparente insensibilité, qui ne vient que d’iguorance , se change bientôt en attendrissement quand ils commencent à sentir qu’il y a dans la vie humaine mille douleurs qu’ils ne connoissoient pas. Pour mon Émile, s’il a eu de la simplicité et du bon sens dans son enfance , je suis bien sur qu’il aura de l’âme et de la sensibilité dans sa jeunesse, car la vérité des sentiments tient beaucoup à la justesse des idées.

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