‹ Émile (volume 3)Chapitre 197 sur 235 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

un état étranger à eux 1 ; chacun peut être demain ce qu’est aujourd’hui celui qu’il assiste. Cette réflexion , qui revient sans cesse dans les romans orientaux, donne à leur lecture je ne sais quoi d’attendrissant que n’a point tout l’apprêt de notre sèche morale.

N’accoutumez donc pas votre élève à regarder du haut de sa gloire les peines des infortunés , les travaux des misérables ; et n’espérez pas lui apprendre à les plaindre, s’il les considère comme lui étant étrangers. Faites-lui bien comprendre que le sort de ces malheureux peut être le sien , que tous leurs maux sont sous ses pieds , que mille événements imprévus et inévitables peuvent l’y plonger d’un moment à l’autre. Apprenez-lui à ne compter ni sur la naissance, ni sur la santé , ni sur les richesses ; montrez-lui toutes les vicissitudes de la fortune ; cherchez - lui les exemples toujours trop fréquents de gens qui , d’un état plus élevé que le sien , sont tombés au-dessous de celui de ces malheureux : que ce soit par leur faute ou non , ce n’est pas maintenant de quoi il est question; sait -il seulement ce que c’est que faute ? N’empiétez jamais sur l’ordre de ses connoissances , et ne l’éclairez que par les lumières qui sont à sa

1 Cela paroîl changer un peu maintenant : les e'tats semblent devenir plus fixes , et les hommes deviennent aussi plus durs.

portée : il n’a pas besoin d’être fort savant pour sentir que toute la prudence humaine ne peut lui répondre si dans une heure il sera vivant ou mourant ; si les douleurs de la néphrétique ne lui feront point grincer les dents avant la nuit ; si dans un mois il sera riche ou pauvre , si dans un an peut-être il ne ramera point sous le nerf de bœuf dans les galères d’Alger. Surtout n’allez pas lui dire tout cela tout froidement comme son catéchisme ; qu’il voie , qu’il sente les calamités humaines : ébranlez, effrayez son imagination des périls dont tout homme est sans cesse environné; qu’il voie autour de lui tous ces abîmes , et qu’à les entendre décrire , il se presse contre vous de peur d’y tomber. Nous le rendrons timide et poltron , direz-vous. Nous verrons dans la suite; mais, quant à présent, commençons par le rendre humain ; voilà surtout ce qui nous importe.

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