‹ Émile (volume 3)Chapitre 204 sur 235 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

si naturel ! L’ingratitude n’est pas dans le cœur de l'homme, mais l'intérêt y est : il y a moins d’obligés ingrats que de bienfaiteurs intéressés. Si vous me vendez, vos dons, je marchanderai sur le prix; mais si vous feignez de donner pour vendre ensuite à votre mot , vous usez de fraude : c’est d’être gratuits qui les rend inestimables. Le cœur ne reçoit de lois que de lui-même ; en voulant l’encliainer on le dégage ; on l’enchaîne en le laissant libre.

Quand le pêcheur amorce l’eau , le poisson vient, et reste autour de lui sans défiance; mais quand , pris à l’hameçon caché sous l’appât, il sent retirer la ligne, il tâche de fuir. Le pêcheur est-il le bienfaiteur? le poisson est-il l’ingrat? Voit-on jamais qu'un homme oublié par son bienfaiteur l’oublie ? Au contraire, il en parle toujours avec plaisir, il n’v songe point sans attendrissement: s’il trouve occasion de lui montrer par quelque service inattendu qu’il se ressouvient des siens , avec quel contentement intérieur il satisfait alors sa gratitude ! avec quelle douce joie il se fait reconnoitre ! avec quel transport il lui dit : Mon tour est venu ! V oilà vraiment la voix delà nature; jamais un vrai bienfait ne fit d’ingrat.

Si donc la reconnoissance est un sentiment naturel , et que vous n’en détruisiez pas l’effet par votre faute , assurez-vous que votre élève , commençant à voir le prix de vos soins, y

sera sensible, pourvu que vous ne les ayez point mis vous-même à prix ; et qu’ils vous donneront dans son cœur une autorité que rien ne pourra détruire. Mais, avant de vous être bien assuré de cet avantage , gardez de vous l’ôter en vous faisant valoir auprès de lui. Lui vanter vos services , c’est les lui rendre insupportables ; les oublier , c’est l’en faire souvenir. Jusqu’à ce qu’il soit temps de le traiter en homme, qu’il ne soit jamais question de ce qu’il vous doit, mais de ce qu’il se doit. Pour le rendre docile laissez-lui toute sa liberté , dérobez-vous pour qu’il vous cherche ; élevez son âme au noble sentiment de la reconnoissance , en ne lui parlant jamais que de son intérêt. Je n’ai point voulu qu’on lui dît que ce qu’on faisoit étoit pour son bien, avant qu’il fût en état de l’entendre ; dans ce discours il n’eût vu que votre dépendance, et il ne vous eût pris que pour son valet. Mais maintenant qu’il commence à sentir ce que c’est qu’aimer , il sent aussi quel doux lien peut unir un homme à ce qu’il aime; et, dans le zèle qui vous fait occuper de lui sans cesse , il ne voit plus l’attachement d’un esclave, mais l’affection d’un ami. Or rien n a tant de poids sur le cœur humain que la voix de 1 amitié bien reconnue; car on sait cpi elle ne. nous parle jamais que pour notre intérêt. On peut croire qu’un ami se trompe, mais non qu’il veuille nous tromper. Quelquefois on u-

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