‹ Émile (volume 3)Chapitre 205 sur 235 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

siste à ses conseils , mais jamais on ne les méprise.

Nous entrons enfin dans l’ordre moral : nous venons de faire un second pas d’homme. Si c’en étoit ici le lieu, j’essaierois de montrer comment des premiers mouvements du cœur s’élèvent les premières voix de la con science, et comment des sentiments d’amour et de haine naissent les premières notions du Lien et du mal. Je ferois voir que justice et bonté ne sont point seulement des mots abstraits, de purs êtres moraux formés par l’entendement, mais de véritables affections de l’âme éclairée par la raison, et qui ne sont qu’un progrès ordonné de nos affections primitives ; que, par la raison seule, indépendamment de la conscience , on ne peut établir aucune loi naturelle ; et que tout le droit de la nature n’est qu’une chimère, s’il n’est fondé sur un besoin naturel au cœur humain x. Mais

1 Le précepte même d’agir avec autrui comme nous voulons qu’on agisse avec nous n’a de vrai fondement que la conscience et le sentiment; car où est la raison précise d agir étant moi comme si j’étois un autre, surtout quand je suis moralement sûr de ne jamais me trouver dans le même cas? et qui me répondra qu en suivant Lien fidèlement celte maxime j’obtiendrai qu’on la suive de même avec moi? Le méchant tire avantage de la probité du juste et de sa propre injustice; il est bien aise que tout le monde soit juste excepté lui. Cet accord-là , quoi qu’on en dise , n’est pas fort avantageux aux gens de bien. Mais quand la force d’une âme expansive ni i-

47$ ÉJIILE.

je songe que je n’ai point à faire ici des traités de métaphysique et de morale , ni des cours d’étude d’aucune espèce; il me suffit de marquer l’ordre et le progrès de nos sentiments et de nos connoissances relativement à notre constitution. D’autres démontreront peut-être ce que je ne fais qu’indiquer ici.

Mon Emilen’ayant jusqu’à présent regardé cpie lui-même, le premier regard qu’il jette sur ses semblables le porte à se comparer avec eux; et le premier sentiment qu’excite en lui cette comparaison est de désirer la première place. Voilà le point où l’amour de soi se change en amour-propre, et où commencent à naître toutes les passions qui tiennent à celle-là. Mais pour décider si celles de ces passions qui domineront dans son caractère seront humaines et douces, ou cruelles et malfaisantes, si ce seront des passions de bienveillance et de commisération , ou d’envie et de convoitise, il faut

dcnlifie avec mou semblable , et que je me sens pour ainsi dire en lui, c’est pour ne pas souffrir que je ne veux pas qu il souffre ; je in inte'resse à lui pour 1 amour de moi , et la raison du précepte est dans la nature elleiuéme , qui m’inspire le de'sir de mon bien-être en quelque lieu que je me sente exister. D où je conclus qu il n est pas vrai que les préceptes de la loi naturelle soient (ondes sur la raison seule; ils ont une base plus solide et plus sûre. L’amour des hommes dérivé de 1 amour de soi est le principe de la justice humaine Le sommaire de toute la morale est donné dans l’Evangile par celui de la loi.

Page 1