LIVRE I V
savoir à quelle place il se sentira parmi les hommes , et quels genres d’obstacles il pourra croire avoir à vaincre pour parvenir à celle qu’il veut occuper.
Pour le guider dans cette recherche, après lui avoir montré les hommes par les accidents communs à l’espèce, il faut maintenant les lui montrer par leurs différences. Ici vient la mesure de l’inégalité naturelle et civile, et le tableau de tout l’ordre social.
Il faut étudier la société par les hommes , et les hommes par la société: ceux qui voudront traiter séparément la politique et la morale n’entendront jamais rien à aucune des deux. En s’attachant d’abord aux relations primitives , on voit comment les hommes en doivent être affectés et quelles passions en doivent naître : on voit que c’est réciproquement par le progrès des passions que ces relations se multiplient et se resserrent. C’est moins la force des bras que la modération des cœurs qui rend les hommes indépendants et libres. Quiconque désire peu de choses tient «à peu de gens; mais, confondant toujours nos vains désirs avec nos besoins physiques , ceux qui ont fait de ces derniers les fondements de la société humaine ont toujours pris les effets pour les causes , et n’ont fait que s’égarer dans tous leurs raisonnements.
Il va dans l’état de la nature une égalité de fait réelle et indestructible , parce qu’il est im-
possible clans cet état que la seule différence d’homme à homme soit assez grande pour rendre l’un dépendant de l’autre. Il y a dans l’état civil une égalité de droit chimérique et vaine, parce quelesmoj^ens destinés à la maintenir servent eux-mêmes à la détruire, et que la force publique ajoutée au plus fort pour opprimer le foible rompt l’espèce d’équilibre que la nature avoit mis entre eux 1 . De cette première contradiction découlent toutes celles qu’on remarque dans l’ordre civil entre l’apparence et la réalité. Toujours la multitude sera sacrifiée au petit nombre, et l’intérêt public à l’intérêt particulier ; toujours ces noms spécieux de justice et de subordination serviront d’instruments à la violence et cl’armes à l’iniquité : d’où il suit que les ordres distingués qui se prétendent utiles aux autres ne sont en effet utiles qu’à eux-mêmes aux dépens des autres ; par où l’on doit juger de la considération qui leur est due selon la justice et selon la raison. Reste à voir si le rang qu’ils se sont donné edt plus favorable au bonheur de ceux qui l’occupent, pour savoir quel jugement chacun de nous doit porter de son propre sort. Voilà maintenant l’étude qui nous importe ; mais , pour la bien faire , il faut commencer par connoître le cœur humain.
S’il ne s’agissoit que de montrer aux jeunes
1 L’esprit universel ries lois de tous les pays est