‹ Émile (volume 3)Chapitre 212 sur 235 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

derne, les hommes sont aussi parés par nos auteurs dans leurs vies privées que sur la scène du monde. La décence , non moins sévère dans les écrits que dans les actions, ne permet plus de dire en public que ce qu’elle permet d’y faire, et , comme on ne peut montrer les hommes que représentant toujours , on ne les connoit pas plus dans nos livres que sur nos théâtres. On aura beau faire et refaire cent fois la vie des rois, nous n’aurons plus de Suétones *.

Plutarque excelle par ces mêmes détails dans lesquels nous n’osons plus entrer. Il a une grâce inimitable à peindre les grands hommes dans les petites choses ; et il est si heureux dans le choix de ses traits , que souvent un mot, un sourire, un geste, lui suffit pour caractériser son héros. Avec un mot plaisant Annibal rassure son armée effrayée, et la fait marcher en riant à la bataille qui lui livra l’Italie : Agésilas, à cheval sur un bâton , me fait aimer le vainqueur du grand roi: César, traversant un pauvre village, et causant avec ses amis , décèle, sans y penser ,

1 Un seul de nos historiens ( Duclos , auleur de la Vie de louis XT , 3 vol. in-81 , publiée en i avec un

supplément en un volume , qui parut lanne'e suivante.) , qui a imité Tacite dans les grands traits, a osé imiter Suétone et quelquefois transcrire Comines dans les petits; et cela meme, qui ajoute au prix de son livre, l'a fait crit iquer parmi nous.

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le fourbe qui clisoit ne vouloir qu’être l’égal cle Pompée : Alexandre avale une médecine et ne dit pas un seul mot; c’est le plus beau moment de sa vie : Aristide écrit son propre nom sur une coquille, et justifie ainsi son surnom : Philopœmen, le manteau bas , coupe du bois dans la cuisine de son bote. Voilà le véritable art de peindre. La physionomie ne se montre pas dans les grands traits , ni le caractère dans les grandes actions ; c’est dans les bagatelles que le naturel se découvre. Les choses publiques sont ou trop communes ou trop apprêtées, et c’est presque uniquement à celles-ci que la dignité moderne permet à nos auteurs de s’arrêter.

Un des plus grands hommes du siècle dernier fut incontestablement M. de Turenne. On a eu le courage de rendre sa vie intéressante par des petits détails qui le font connoître et aimer ; mais combien s’est-on vu forcé d’en supprimer qui l’auroient fait connoître et aimer davantage. Je n’en citerai qu’un, que je tiens de bon lieu , et que Plutarque n’eût eu garde d’omettre, mais que Ramsai n'eût eu garde d’écrire quand il l’auroit su.

Un jour d’été qu’il faisoit fort chaud, le vicomte de Turenne, en petite veste blanche et en bonnet , étoit à la fenêtre dans son antichambre : un de ses gens survient ; et trompé par l’ habillement , le prend pour un aide de cuisine avec lequel ce domestique étoit fanu-

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