‹ Émile (volume 3)Chapitre 213 sur 235 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

lier. Il s’approche doucement par derrière, et d’une main qui n’étoit pas légère lui applique un grand coup sur les fesses. L’homme frappé se retourne à l’instant. Le valet voit en frémissant le visage de son maître. Il se jette à genoux tout éperdu : Monseigneur , j’ai cru que c’ étoit George.... Et quand c’eut été George , s’écrie Turenne en se frottant le derrière, il ne falloit pas frapper si fort. Voilà donc ce que vous n’osez dire , misérables ? Soyez donc à jamais sans naturel , sans entrailles ; trempez, durcissez vos coeurs de fer dans votre vile décence, rendez-vous méprisables à force de dignité. Mais toi, bon jeune homme oui lis ce trait , et qui sens avec attendrissement toute la douceur d’âme qu’il montre, même dans le premier mouvement, lis aussi les petitesses de ce grand homme , dès qu’il étoit question de sa naissance et de son nom. Songe que c’est le même Turenne qui affectoit de céder partout le pas à son neveu , afin qu’on vît bien que cet enfant étoit le chef d’une maison souveraine. Rapproche ces contrastes , aime la nature; méprise l’opinion , et connois l’homme.

Il y a bien peu de gens en état de concevoir les effets que des lectures ainsi dirigées peuvent opérer sur l’esprit tout neuf d’un jeune homme. Appesantis sur des livres dès notre enfance, accoutumés à lire sans penser, ce que nous lisons nous frappe d’autant moins y

vin.

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que portant déjà dans nous-mêmes les passions et les préjugés qui remplissent l’histoire et les vies des hommes, tout ce qu’ils font nous paroît naturel, parce que nous sommes hors de la nature, et que nous jugeons des autres par nous. Mais qu’on se représente un jeune homme élevé selon mes maximes , qu’on se figure mon Emile , auquel dix-huit ans de soins assidus n’ont eu pour objet que de conserver un jugement intègre et un cœur sain; qu’on se le figure, au lever de la toile , jetant pour la première fois les yeux sur la scène du monde, ou plutôt, placé derrière le théâtre, voyant les acteurs prendre et poser leurs habits , et comptant les cordes et les poulies dont le grossier prestige abuse les yeux des spectateurs. Bientôt à sa première surprise succéderont des mouvements de honte et de dédain pour son espèce : il s’indignera de voir ainsi tout le genre humain , dupe de lui-même , s’avilir à ces jeux d’enfants ; il s’affligera de voir ses frères s’entre-déchirer pour des rêves, et se changer en bêtes féroces pour n’avoir pas su se contenter d’être hommes.

Certainement, avec les dispositions naturelles de l’élève , pour peu que le maître apporte de prudence et de choix dans ses lectures , pour peu qu’il le mette sur la voie des réflexions qu’il en doittirer , cet exercice sera pour lui un cours de philosophie pratique , meilleur sûrement et mieux entendu que toutes les vaines

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