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ses vices , s’indigne des nôtres, et dit en luimême : Nous sommes tous méchants. L’autre nous regarde sans s’émouvoir, et dit : Vous êtes des fous. Il a raison; car nul ne fait le mal pour le mal. Mon élève est ce sauvage , avec cette différence , qu’Emile ayant plus réfléchi, plus comparé d’idées, vu nos erreurs de plus près, se tient plus en garde contre lui-même, et ne juge que de ce qu’il connoît.
Ce sont nos passions qui nous irritent con- Ire celles des autres; c’est notre intérêt qui nous fait haïr les méchants ; s’ils ne nous faisoient aucun mal, nous aurions pour eux plus de pitié que de haine. Le mal que nous font les méchants nous fait oublier celui qu’ils se font à eux-mêmes. Nous leur pardonnerions plus aisément leurs vices, si nous pouvions connoître combien leur propre cœur les en punit. Nous sentons l’offense et nous ne voyons pas le châtiment; les avantages sont apparents , la peine est intérieure. Celui qui croit jouir du fruit de ses vices n’est pas moins tourmenté que s’il n’eût point réussi ; l’objet est changé, l’inquiétude est la même : ils ont beau montrer leur fortune et cacher leur cœur , leur conduite le montre en dépit d’eux : mais pour le voir , il n’en faut pas avoir un semblable.
Les passions que nous partageons nous séduisent; celles qui choquent nos intérêts nous
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révoltent, et, par une inconséquence qui nous vient d’elles , nous blâmons dans les autres ce que nous voudrions imiter. L’aversion et l’illusion sont inévitables, quand on est forcé de souffrir de la part d’autrui le mal qu’on feroit si l’on étoit à sa place.
Que faudroit-il donc pour bjen observer les hommes? Un grand intérêt «à les connoître, une grande impartialité à les juger, un cœur assez sensible pour concevoir toutes les passions humaines, et assez calme pour ne les pas éprouver. S’il est dans la vie un moment favorable à cette étude, c’est celui que j’ai choisi pour Emile : plus tôt ils lui eussent été étrangers, plus tard il leur eût été semblable. L’opinion dont il voit le jeu n’a point encore acquis sur lui d’empire : les passions dont il sent l’effet n’ont point agité son cœur. 11 est homme, il s’intéresse à ses frères ; il est équitable, il juge ses pairs. Or, sûrement, s’il les juge bien , il ne voudra être à la place d’aucun d’eux ; car le but de tous les tourments qu’ils se donnent, étant fondé sur des préjugés qu’il n’a pas, lui paroît un but en l’air. Pour lui, tout ce qu’il désire est à sa portée. De qui dépendroit-il, se suffisant a lui-même et libre de préjugés? U a des bras, de la santé1, de la modération, peu de besoins et de quoi les satisfaire. Nourri dans la plus absolue liberté, le plus grand des maux 'Je crois pouvoir compter lia ni i meut fa saut < '1 I'1
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qu’il conçoit est la servitude. Il plaint ces misérables rois esclaves de tout ce qui leur obéit; il plaint ces faux sages enchaînés à leur vaine réputation ; il plaint ces riches sots , martyrs de leur faste ; il plaint ces voluptueux de parade , qui livrent leur vie entière à l’ennui pour paroître avoir du plaisir. Il plaindroit l’ennemi qui lui feroit du mal à lui-même; car, dans ses méchancetés, il verroit sa misère. Il se diroit : En se donnant le besoin de me nuire, cet homme a fait dépendre son sort du mien.
Encore un pas et nous touchons au but. L’amour-propre est un instrument utile, mais dangereux ; souvent il blesse la main qui s’en sert , et fait rarement du bien sans mal. Emile, en considérant son rang dans l’espèce humaine et s’y voyant si heureusement placé , sera tenté de faire honneur à sa raison de l’ouvrage de la vôtre , et d’attribuer à son mérite l’effet de son bonheur. Il se dira : Je suis sage , et les hommes sont fous. En les plaignant il les méprisera , en se félicitant il s’estimera davantage; et, se sentant plus heureux qu’eux , il se croira plus digne de l’être. Voilà l’erreur la plus à craindre, parce qu’elle est la plus difficile à détruire. S’il restoit dans cet état , il auroit peu gagné à tous nos soins ;
bonne conslituliun au nombre des avantages acquis par son éducation . ou plutôt au nombre des dons de la nature que son éducation lui a conserve':;.
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et s’il falloit opter, je ne sais si je n’aimerois pas mieux encore l’illusion des préjugés que celle de l’orgueil.
Les grands hommes ne s’abusent point sur leur supériorité ; ils la voient , la sentent , et n’en sont pas moins modestes. Plus ils on«t , plus ils commissent tout ce qui leur manque. Ils sont moins vains de leur élévation sur nous, qu’liumiliés du sentiment de leur misère ; et , dans es biens exclusifs qu’ils possèdent , ils sont trop sensés pour tirer vanité d’un don qu’ils ne se sont pas fait. L’homme de bien peut être fier de sa vertu , parce qu’elle est à lui ; mais de quoi l’homme d’esprit est-il fier ? Qu’a fait Racine pour n’être pas Pradon ? Qu’a fait Boileau pour n’étre pas Cotin ?
Ici c’est tout autre chose encore. Restons toujours dans l’ordre commun. Je n’ai supposé dans mon élève ni un génie transcendant, ni un entendement bouché. Je l’ai choisi parmi les esprits vulgaires pour montrer ce que peut l’éducation sur l’homme. Tous les cas rares sont hors des règles. Quand donc , en conséquence de mes soins , Émile préfère sa manière d’être , de voir , de sentir , à celle des autres hommes , Émile a raison ; mais quand il se croit pour cela d’une nature plus excellente , et plus heureusement né qu’eux , Émile a tort : il se trompe ; il faut le détromper ; ou plutôt prévenir l’erreur, de peur qu’il ne soit trop tard ensuite pour la détruire.