‹ Émile (volume 3)Chapitre 214 sur 235 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

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spéculations dont on brouille l’esprit des jeunes gens dans nos écoles. Qu’après avoir suivi les romanesques projets de Pyrrhus, Cynéas lui demande quel bien réel lui procurera la conquête du monde , dont il ne puisse jouir dès à présent sans tant de tourments; nous ne voyons là qu’un bon mot qui passe : mais Emile y verra une réflexion très-sage, qu’il eût faite le premier , et qui ne s’effacera jamais de son esprit, parce qu’elle n’y trouve aucun préjugé contraire qui puisse en empêcher l’impression. Quand ensuite , en lisant la vie de cet insensé, il trouvera que tous ses grands desseins ont abouti à s’aller faire tuer par la main d’une femme; au lieu d’admirer cet héroïsme prétendu , que verra-t-il dans tous les exploits d’un si grand capitaine , dans toutes les intrigues d’un si grand politique , si ce n’est autant de pas pour aller chercher cette malheureuse tuile qui devoit terminer sa vie et ses projets par une mort déshonorante.

Tous les conquérants n’ont pas été tués ; tous les usurpateurs n’ont pas échoué dans leurs entreprises , plusieurs paroîtront heureux aux esprits prévenus des opinions vulgaires: mais celui qui , sans s’arrêter aux apparences, ne juge du bonheur des hommes que par l’état de leurs cœurs , verra leurs miseres dans leurs succès mêmes ; il verra leurs désirs et leurs soucis rongeants s’étendre et s’accroître avec leur fortune ; il les verra perdre

haleine en avançant, sans jamais parvenir à leurs termes : il les verra semblables à ces vovageurs inexpérimentés qui , s’engageant pour la première fois clans les Alpes , pensent les franchir à chaque montagne, et, quand ils sont au sommet , trouvent avec découragement de plus hautes montagnes au-devant d’eux.

Auguste , après avoir soumis ses concitoyens et détruit ses rivaux , régit durant quarante ans le plus grand empire qui ait existé : mais tout cet immense pouvoir l’empêchoit-il de frapper les murs de sa tête et de remplir son vaste palais de ses cris , en redemandant à Varus ses légions exterminées? Quand il auroit vaincu tous ses ennemis , de quoi lui auroient servi ses vains triomphes, tandis que les peines de toute espèce naissoient sans cesse autour de lui, tandis que ses plus chers amis attentoient à sa vie , et qu’il étoit réduit à pleurer la honte ou la mort de tous ses proches ? L’infortuné voulut gouverner le monde , et ne sut pas gouverner sa maison ! Qu’arriva-t-il de cette négligence? Il vit périr à la fleur de l’âge son neveu, son lîls adoptif, son gendre ; son petit-fils fut réduit à manger la bourre de son lit pour prolonger de quelques heures sa misérable vie ; sa fille et sa petite-fille, après l’avoir couvert de leur infamie, moururent l’une de misère et de faim dans une île déserte, l’autre en prison par la main d’un archer. Lui-même enfin , dernier

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reste de sa malheureuse famille, fut réduit par sa propre femme à ne laisser après lui qu’un monstre pour lui succéder. Tel fut le sort de ce maître du monde , tant célèbre pour sa gloire et pour son bonheur. Croiraije qu’un seul de ceux qui les admirent les voulût acquérir au même prix?

J’ai pris l’ambition pour exemple ; mais le jeu de toutes les passions humaines offre de semblables leçons à qui veut étudier l’histoire pour se connoître et se rendre sage aux dépens des morts. Le temps approche où la vie d’Antoine aura pour le jeune homme une instruction plus prochaine que celle d’Auguste. Emile ne se reconnoîtra guère dans les étranges objets qui frapperont ses regards durant ses nouvelles études ; mais il saura d’avance écarter l’illusion des passions avant qu’elles naissent; et, voyant que de tous les temps elles ont aveuglé les hommes, il sera prévenu de la manière dont elles pourront l’aveugler à son tour, si jamais il s’y livre l. Ces leçons, je le sais, lui sont mal appropriées; peut-être au besoin seront-elles tardives , insuffisantes : mais souvenez-vous que ce ne sont point celles que j’ai voulu tirer de

1 C’ost toujours Je préjugé qui fomente dans nos cceurs l impétuosité’ des passions. Celui qui ne voit que ce qui est, et n’estime que ce qu il connoît, ne se passionne r uère. Les erreurs de nos jugements produisent l’ardeur de tous nos de'sirs.

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cette étude. En la commençant , je me proposois un autre objet; et sûrement, si cet objet est mal rempli , ce sera la faute du maître.

Songez qu’ aussitôt que l’amour-propre est développé, le moi relatif se met en jeu sans cesse , et que jamais le jeune homme n’observe les autres sans revenir sur lui-même et se comparer avec eux. Il s’agit donc de savoir à quel rang il se mettra parmi ses semblables après les ax^oir examinés. Je vois, à la manière dont on fait lire l’histoire aux jeunes gens, qu’on les transforme, pour ainsi dire, dans tous les personnages qu’ils voient, qu’on s’efforce de les faire devenir tantôt Cicéron , tantôt Trajan, tantôt Alexandre; de les décourager lorsqu’ils rentrent dans eux-mêmes ; de donner à chacun le regret de n’être que soi. Cette méthode a certains avantages dont je ne disconviens pas; mais, quant à mon Émile, s’il arrive une seule fois, dans ces parallèles , qu’il aime mieux être un autre que lui ; cet autre , fût-il Socrate , fût-il Caton , tout est manqué : celui qui commence à se rendre étranger à lui-même ne tarde pas à s’oublier tout-à-fait.

Ce ne sont point les philosophes qui connoissent le mieux les hommes; ils ne les voient qu’à travers les préjugés de la philosophie; et je ne sache aucun état oû l’on en ait tant. Un sauvage nous juge plus sainement que ne fait un philosophe. Celui-ci sent

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