‹ Émile (volume 3)Chapitre 217 sur 235 · livre iv. 5o · texte numérisé non relu

livre iv. 5o

égaux afin qu’ils le deviennent ; et , s’ils ne peuvent encore s’élever à vous , descendez k eux sans honte, sans scrupule. Songez que votre honneur n’est plus dans vous, mais dans votre élève ; partagez ses fautes pour l’en corriger : chargez-vous de sa honte pour l’effacer : imitez ce brave Romain qui , voyant fuir son armée et ne pouvant la rallier, se mit à fuir à la tête de ses soldais, en criant: Ils ne fuient pas , ils suivent leur capitaine. Fut-il déshonoré pour cela? Tant s’en faut : en sacrifiant ainsi sa gloire il l’augmenta. La force du devoir , la beauté de la vertu , entraînent malgré nous nos suffrages et renversent nos insensés préjugés. Si je recevois un soufflet en remplissant mes fonctions auprès d’Emile^, loin de me venger de ce soufflet , j’irois partout m’en vanter; et je doute qu’il y eût dans le monde un homme assez vil 1 pour ne pas m’en respecter davantage.

Ce n’est pas que l’élève doive supposer dans le maître des lumières aussi bornées que les siennes et la même facilité à se laisser séduire. Cette opinion est bonne pour un enfant, qui, ne sachant rien voir, rien comparer , met tout le monde à sa portée , et ne donne sa confiance qu’à ceux qui savent s’y mettre en effet. Mais un jeune homme de l’Age d'Emile, et aussi sensé que lui, n’est

* Je me trompois, j’en ai clc'couvert un ; c’est M. Formey.

virr.

5o 6 ÉMUE.

plus assez sot pour prendre ainsi le change , et il ne seroit pas bon qu’il le prit. La confiance qu’il doit avoir en son gouverneur est d’une autre espèce : elle doit porter sur l’autorité de la raison , sur la supériorité des lumières , sur les avantages que le jeune homme est en état de connoître , et dont il sent l’utilité pour lui. Une longue expérience l’a convaincu qu’il est aimé de son conducteur ; que ce conducteur est un homme sage , éclairé , qui , voulant son bonheur , sait ce qui peut le lui procurer. Il doit savoir que , pour son propre intérêt , il lui convient d’écouter ses avis. Or si le maître se laissoit tromper comme le disciple, il perdroit le droit d’en exiger de la déférence et de lui donner des leçons. Encore moins l’élève doit-il supposer que le maître le laisse à dessein tomber dans des pièges , et tend des embûches à sa simplicité. Que faut-il donc faire pour éviter à la fois ces deux inconvénients ? Ce qu’il y a de meilleur et de plus naturel ; être simple et vrai comme lui ; l’avertir des périls auxquels il s’expose; les lui montrer clairement, sensiblement , mais sans exagération , sans humeur , sans pédantesque étalage , surtout sans lui donner vos avis pour des ordres , jusqu’à ce qu’ils le soient devenus et que ce ton impérieux soit absolument nécessaire. S’obstine-t-il après cela, comme' il fera trèssouvent; alors ne lui dites plus rien ; laissez-

Page 1