LIVRE IV
le en liberté , suivez-le, imitez-le , et cela gaiement , franchement ; livrez-vous , amusezvous autant que lui, s’il est possible. Si les conséquences deviennent trop fortes , vous êtes toujours là pour les arrêter ; et cependant combien le jeune homme , témoin de votre prévoyance et de votre complaisance , ne doit-il pas être à la fois frappé de l’une et touché de l’autre ! Toutes ses fautes sont autant de liens qu’il vous fournit pour le retenir au besoin. Or, ce qui fait ici le plus grand art du maître , c’est d’amener les occasions et de diriger les exhortations de manière qu’il sache d’avance quand le jeune homme cédera, et quand il s’obstinera, afin de l’environner partout des leçons de l’expérience, sans jamais l’exposer à de trop grands dangers.
Avertissez-le de ses fautes avant qu’il y tombe : quand il est tombé, ne les lui reprochez point ; vous ne feriez qu’enflammer et mutiner son amour-propre. Une leçon qui révolte ne profite pas. Je ne connois rien de plus inepte que ce mot, Je vous l’avois bien dit . Le meilleur moyen de faire qu’il se souvienne de ce qu’on lui a dit est de paroitre l’avoir oublié. Tout au contraire, quand vous le verrez honteux de ne vous avoir pas cru , effacez doucement cette humiliation par de bonnes paroles. Il s’affectionnera sûrement à vous en voyant que vous vous oubliez pour lui, et qu’au lieu d’achever de l’écraser vous
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le consolez. Mais si à son chagrin vous ajoutez des reproches , il vous prendra en haine , et se fera une loi de ne vous plus écouter , comme pour vous prouver qu’il ne pense pas comme vous sur l’importance de vos avis.
Le tour de vos consolationspeut encore être pour lui une instruction d’autant plus utile qu’il ne s’en défiera pas. En lui disant , je suppose, que mille autres font les mêmes fautes, vous le mettez loin de son compte ; vous le corrigez en neparoissant que le plaindre : car, pour celui qui croit valoir mieux que les autres hommes , c’est une excuse bien mortifiante que de se consoler par leur exemple ; c’est concevoir que le plus qu’il peut prétendre est qu’ils ne valent pas mieux que lui.
Le temps des fautes est celui des fables. En censurant le coupable sous un masque étranger, on l’instruit sans l’offenser ; et il comprend alors que l’apologue n’est pas un mensonge , par la vérité dont il se fait l’application. L’enfant qu’on n’a jamais trompé par des louanges n’entend rien à la fable que j’ai cidevant examinée; mais l’étourdi qui vient d’être la dupe d’un flatteur conçoit «à merveille que le corbeau n’étoit qu’un sot. Ainsi , d un fait il tire une maxime; et l’expérience qu’il eût bientôt oubliée se grave, au moyen de la fable, dans son jugement. Il n’y a point de connoissanee morale qu’on ne puisse acquérir par l’expérience d’autrui ou par la sienne.