‹ Émile (volume 3)Chapitre 220 sur 235 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

ploi qu’il alloit remplir, lire cette fable, l’apprendre, la dire, la redire cent et cent fois, sans en tirer jamais la moindre objection contre le métier auquel il étoit destiné. Nonseulement je n’ai jamais vu d’enfants faire aucune application solide des fables qu’ils appren oient, mais je n’ai jamais vu que personne se souciât de leur faire cette application. Le prétexte de cette étude est l’instruction morale; mais le véritable objet de la mère et de l’enfant n’est que d’occuper de lui toute une compagnie, tandis qu’il récite ses fables; aussi les oublie-t-il toutes en grandissant , lorsqu’il n’est plus question de les réciter , mais d’en profiter. Encore une fois , il n’appartient qu’aux hommes de s’instruire dans les fables ; et voici pour Émile le temps de commencer.

Je montre de loin , car je ne veux pas non plus tout dire, les routes qui détournent de la bonne, afin qu’on apprenne à les éviter. Je crois qu’en suivant celle que j’ai marquée, votre élève achètera la connoissance des hommes et de soi-même au meilleur marché qu’il est possible; que vous le mettrez au point de

! contempler les jeux de la fortune sans envier le sort de ses favoris, et d’être content de lui sans se croire plus sage que les autres. Vous avez aussi commencé à le rendre acteur pour le rendre spectateur: il faut achever ; car du parterre on voit les objets tels

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qu’ils paroissent , mais de la scène on les voit tels qu’ils sont. Pour embrasser le tout, il faut se mettre dans le point de vue ; il faut approcher pour voir les détails. Mais à quel titre un jeune homme entrera-t-il dans les affaires du monde? Quel droit a-t-il d’être initié dans ces mystères ténébreux ? Des intrigues de plaisir bornent les intérêts de son âge; il ne dispose encore que de lui-même ; c’est comme s’il ne disposoit de rien. L’homme est la plus vile des marchandises, et, parmi nos importants droits de propriété, celui de la personne est toujours le moindre de tous.

Quand je vois que , dans l’âge de la plus grande activité, l’on borne les jeunes gens à des études purement spéculatives , etqu’après , sans la moindre expérience , ils sont tout d’un coup jetés dans le monde et dans les affaires, je trouve qu’on ne choque pas moins la raison que la nature, et je ne suis plus surpris que si peu de gens sachent se conduire. Par quel bizarre tour d’esprit nous apprend -on tant de choses inutiles , tandis que l’art d’agir est compté pour rien ? On prétend nous former pour la société, et l’on nous instruit comme si chacun de nous devoit passer sa vie à penser seul dans sa cellule, ou à traiter des sujets en l’air avec des indifférents. A' ous croyez apprendre à vivre à vos enfants, en leur enseignant certaines contorsions du corps et cer-

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