LIVRE IV
taines formules de paroles qui ne signifient rien. Mais aussi, j’ai appris à vivre à mon Émile, car je lui ai appris à vivre avec luimême , et de plus, à savoir gagner son pain. Mais ce n’est pas assez. Pour vivre dans le monde , il faut savoir traiter avec les hommes, il faut connoitre les instruments qui donnent prise sur eux; il faut calculer l’action et réaction de l’intérêt particulier dans la société civile , et prévoir si juste les événements, qu’on soit rarement trompé dans ses entreprises , ou ; qu’on ait du moins toujours pris les meilleurs moyens pour réussir. Les lois ne permettent pas aux jeunes gens de faire leurs propres affaires et de disposer de leur propre bien : mais que leur serviroient ces précautions, si, jusqu’à l’àge prescrit, ils ne pouvoient acquérir aucune expérience? Ils n’auroient rien gagné d’attendre , et seroient tout aussi neufs à vingt-cinq ans qu’à quinze. Sans doute il faut empêcher qu’un jeune homme, aveuglé par son ignorance ou trompé par ses passions, ne se fasse du mal à lui-même; mais à tout âge il est permis d’être bienfaisant , à tout âge on peut protéger , sous la direction d’un homme sage , les malheureux qui n’ont besoin que d’appui.
Les nourrices , les mères , s’attachent aux enfants par les soins qu’elles leur rendent ; l’exercice des vertus sociales porte au fond des cœurs l’amour de l’humanité : c’est en faisant
le bien qu’on devient bon; je ne connois point de pratique plus sûre. Occupez votre élève à toutes les bonnes actions qui sont à sa portée ; que l’intérêt des indigents soit toujours le sien ; qu’il ne les assiste pas seulement de sa bourse, mais de ses soins; qu’il les serve, qu’il les protège, qu’il leur consacre sa personne et son temps ; qu’il se fasse leur homme d’affaires : il ne remplira de sa vie un si noble emploi. Combien d’opprimés , qu’on n’eût jamais écoutés, obtiendront justice, quand il la demandera pour eux avec cette intrépide fermeté que donne l’exercice de la vertu , quand il forcera les portes des grands et des riches; quand il ira, s’il le faut, jusqu’au pied du trône faire entendre la voix des infortunés , à qui tous les abords sont fermés par leur misère , et que la crainte d’être punis des maux qu’on leur fait empêche même d’oser s’en plaindre !
Mais ferons-nous d’Émile un chevalier errant, un redresseur des lorts, un paladin ? Ira-t-il s’ingérer dans les affaires publiques, faire le sage et le défenseur des lois chez les grands , chez les magistrats , chez le prince , faire le solliciteur chez les juges et l’avocat dans les tribunaux ? Je ne sais rien de tout cela. Les noms badins ou ridicules ne changent rien à la nature des choses. Il fera tout ce qu’il sait être utile et bon. Il ne fera rien de plus, et il sait que rien n’est utile et bon