LIVRE I V
graduel et lent , ou enfin franchir rajndement et presque d’un saut l’intervalle par un pas de géant dont l’enfance n’est pas capable, et pour lequel il faut même aux hommes bien des échelons faits exprès pour eux. La première idée abstraite est le premier de ces échelons ; mais j’ai bien delà peine à voir comment on s’avise de le construire.
L’Etre incompréhensible quiembrasse tout, qui donne le mouvement au monde et forme tout le système des êtres , n’est visible à nos yeux , ni palpable à nos mains ; il échappe à tous nos sens : l’ouvrage se montre , mais l’ouvrier se cache. Ce n’est pas une petite affaire de connoître enfin qu’il existe, etquandnous sommes parvenus là, quand nous nous demandons, quel est-il? où est-il? notre esprit se confond , s’égare et nous ne savons plus que penser.
Locke veut qu’on commence par l’étude des esprits , qu’on passe ensuite à celle des corps. Cette méthode est celle de la superstition, des préjugés, de l’erreur : ce n’est point celle de la raison , ni même de la nature bien ordonnée ; c’est se boucher les yeux pour apprendre à voir. Il faut avoir long-temps étudié les corps pour se faire une véritable notion des esprits, et soupçonner qu’ils existent. L’ordre contraire ne sert qu’à établir le matérialisme.
Puisque nos sens sont les premiers instru-
ments de nos connoissances, les êtres corporels et sensibles sont les seuls dont nous ayons immédiatement l’idée. Ce mot esprit n’a aucun sens pour quiconque n’a pas philosophé. Un esprit n’est qu’un corps pour le peuple et pour les enfants. N’imaginent-ils pas des esprits, qui crient, qui parlent, qui battent, qui font du bruit ? Or on m’avouera que des esprits qui ont des bras et des langues ressemblent beaucoup à des corps. Voilà pourquoi tous les peuples du monde, sans excepter les Juifs, se sont fait des dieux corporels. Nous-mêmes , avec nos termes d’esprit , de Trinité , de Personnes, sommes pour la plupart de vrais anthropomorphites *. J’avoue qu’on nous apprend à dire que Dieu est partout: mais nous croyons aussi que l’air est partout, au moins dans notre atmosphère; et le mot esprit, dans son origine, ne signifie lui-même que souffle et vent. Sitôt qu’on accoutume les gens à dire des mots sans les entendre , il est facile après cela de leur faire dire tout ce qu’on veut.
Le sentiment de notre action sur les autres corps a dû d’abord nous faire croire que, quand ils agissoient sur nous, c’étoit d’une manière semblable à celle dont nous agissons sur eux.
* De atv0ca>Toç , homme, et^opq»'» , forme. Ou n donne ce nom à d’anciens hérétiques, qui, prenant a la letlie ce qui est dit de Dieu dans l'Écriture, prélendoicnt qu d avoit réellement une forme humaine.