‹ Émile (volume 3)Chapitre 230 sur 235 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Ainsi 1 homme a commencé par animer tous les etres dont il sentoit l’action. Se sentant moins fort que la plupart de ces êtres , faute de connoître les bornes de leur puissance, il 1 a supposée illimitée , et il en fit des dieux aussitôt qu’il en fît des corps. Durant les premiers âges les hommes, effrayés de tout, n’ont rien vu de mort dans la nature. L’idée de la matière n’a pas été moins lente à se former en eux que celle de l’esprit , puisque cette première idée est une abstraction ellemême. Ils ont ainsi rempli l’univers de dieux sensibles. Les astres , les vents , les montagnes, les fleuves, les arbres, les villes, les maisons même , tout avoit son âme , son dieu , sa vie. Les marmousets de Laban , les manitous des sauvages, les fétiches des Nègres, tous les ouvrages de la nature et des hommes ont été les premières divinités des mortels; le polythéisme a été leur première religion; et l’idolâtrie leur premier culte. Ils n’ont pu reconnoître un seul Dieu que quand , généralisant deplusen plus leurs idées, ils ont été en état de remonter à une première cause, de réunir le système total des êtres sous une seule idée, et de donner un sens au mot substance , lequel est au fond la plus grande des abstractions. Tout enfant qui croit en Dieu est donc nécessairement idolâtre, ou du moins anthropomorphite; et quand une fois l’imagination a vu Dieu , il est bien rare que l’entendement

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le conçoive. Voilà précisément l’erreur où mène l’ordre de Locke.

Parvenu, je ne sais comment, à l’idée abstraite de la substance , on voit que , pour admettre une substance unique , il lui faudroit supposer des qualités incompatibles qui s’excluent mutuellement, telles que la pensée et l’étendue , dont l’une est essentiellement divisible , et dont l’autre exclut toute divisibilité. On conçoit d’ailleurs que la pensée , ou si l’on veut le sentiment , est une qualité primitive et inséparable de la substance à laquelle elle appartient ; qu’il en est de même de l’étendue par rapport à sa substance. D’où l’on conclut que les êtres qui perdent une de ces qualités perdent la substance à laquelle elle appartient, que par conséquent la mort n’est qu’une séparation de substances , et que les êtres où ces deux qualités sont réunies , sont composés des deux substances auxquelles ces deux qualités appartiennent.

Or considérez maintenant quelle distance reste encore entre la notion des deux substances et celle de la nature divine ; entre l’idée incompréhensible de l’action de notre à me sur notre corps et l’idée de l’action de Dieu sur tous les êtres. Les idées de création, d’annihilation , d’ubiquité , d’éternité , de toutepuissance : celles des attributs divins , toutes ces idées qu’il appartient à si peu d’hommes de voir aussi confuses et aussi obscures

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