LIVRE IV
soin. Moins 011 lui parloit de Dieu, moins on souffroit qu’il en parlât lui-même , et plus il s’en occupoit : cet enfant voyoit Dieu partout. Et ce que je craindrois de cet air de mystère indiscrètement affecté, seroit qu’en allumant trop l’imagination d’un jeune homme on n’altérât sa tête, et qu’enfin l’on en fît un fanatique au lieu d’en faire un croyant.
Mais ne craignons rien de semblable pour mon Emile, qui, refusant constamment soit attention à tout ce qui est au-dessus de sa portée , écoute avec la plus profonde indifférence les choses qu’il n’entend pas. Il y en a tant sur lesquelles il est habitué à dire, Cela n’est pas de mon ressort , qu’une de plus ne l’embarrasse guère; et, quand il commence à s’inquiéter de ces grandes questions , ce n’est pas pour les avoir entendu proposer , mais c’est quand le progrès naturel de ses lumières porte ses recherches de ce côté-là.
Nous avons vu par quel chemin l’esprit humain cultivé s’approche de ces mystères ; et je conviendrai volontiers qu’il n’y parvient naturellement, au sein de la société même, que dans un âge plus avancé. Mais comme il y a dans la même société des causes inévitables par lesquelles le progrès des passions est accéléré , si l’on n’accéléroit de même le progrès des lumières qui servent à régler ses passions , c’est alors qu’on sortiroit véritablement de l’ordre de la nature, et que l’équilibre sc-
roit rompu. Quand on n’est pas maître de modérer un développement trop rapide, il faut mener avec la même rapidité ceux qui doivent y correspondre ; en sorte que l’ordre ne soit point interverti, que ce qui doit marcher ensemble ne soit point séparé , et que l’homme, tout entier à tous les moments de sa vie , ne soit pas à tel point par une de ses facultés , et à tel autre point par les autres.
Quelle difficulté je vois s’élever ici ! difficulté d’autant plus grande , qu’elle est moins dans les choses que dans la pusillanimité de ceux qui n’osent la résoudre. Commençons au moins par oser la proposer. Un enfant doit être élevé dans la religion de son père : on lui prouve toujours très-bien * que cette religion, quelle qu’elle soit, est la seule véritable; que toutes les autres ne sont qu’extravagance et absurdité. La force des arguments dépend absolument, sur ce point, du pays où l’on les propose. Qu’un Turc, qui trouve le christianisme si ridicule à Constantinople, aille voir comment on trouve le mahométisme à Paris ! C’est surtout en matière de religion que l’opinion triomphe. Mais nous qui prétendons secouer son joug en toute chose; nous qui ne voulons rien donner à l’autorité , nous qui ne voulons rien enseigner à notre Emile qu’il ne pût apprendre de lui - même par tout pays ,
* Manuscrit : On lui prouve toujours t res-foie n , trisaisément , que , etc.