‹ Émile (volume 3)Chapitre 233 sur 235 · TC · texte numérisé non relu

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pas même à quinze. Que j’aie tort ou raison, il ne s’agit pas ici d’un article de foi , mais d’une simple observation d’histoire naturelle.

Par le même principe , il est clair que tel homme, parvenu jusqu’à la vieillesse sans croire en Dieu, ne sera pas pour cela privé de sa présence dans l’autre vie si son aveuglement n’a pas été volontaire, et je dis qu’il ne l’est pas toujours. Vous en convenez pour les insensés qu’une maladie prive de leurs facultés spirituelles, mais non de leur qualité d’homme , ni par conséquent du droit aux bienfaits de leur créateur. Pourquoi donc n’en pas convenir pour ceux qui , séquestrés de toute société dès leur enfance, auroient mené une vie absolument sauvage, privés des lumières qu’on n’acquiert que dans le commerce des hommes 1 ? Car il est d’une impossibilité démontrée qu’un pareil sauvage pût jamais élever ses réflexions jusqu’à la connoissance du vrai Dieu. La raison nous dit qu’un homme n’est punissable que par les fautes de sa volonté, et qu’une ignorance invincible ne lui sauroit être imputée à crime. D’où il suit que , devantla justice éternelle, tout homme qui croiroit, s’il avoit des lumières nécessaires , est réputé croire, et qu’il n’y aura d’incrédules punis que ceux dont le cœur se ferme à la vérité.

1 Sur l’e'tat naturel de l’esprit humain et sur la lenteur de ses progrès, voyez la première partie du Discours sur l Inégalité , ( (orne iv, page 227).

Gardons-nous d’annoncer la vérité à ceux qui ne sont pas en état de l’entendre , car c’est y vouloir substituer l’erreur. Il vaudroit mieux n’avoir aucune idée de la Divinité que d’en avoir des idées basses, fantastiques, injurieuses , indignes d’elle ; c’est un moindre mal de la méconnoître que de l’outrager. J’aimerois mieux , dit le bon Plutarque * , qu’on crût qu’il n’y a point de Plutarque au monde, que si l’on clisoit que Plutarque est injuste , envieux, jaloux, et si tyran, qu’il exige plus qu’il ne laisse le pouvoir de faire.

Le grand mal des images difformes de la Divinité qu’on trace dans l’esprit des enfants , est qu’elles y restent toute leur vie , et qu’ils ne conçoivent plus, étant hommes , d’autre Dieu que celui des enfants. J’ai vu en Suisse une bonne et pieuse mère de famille tellement convaincue de cette maxime, qu’elle ne voulut point instruire son fils de la religion dans le premier âge, de peur que, content de cette instruction grossière, il n’en négligeât une meilleure à l’âge de raison. Cet enfant n’entendoit jamais parler de Dieu qu’avec recueillement et révérence, et, sitôt qu’il en vouloit parler lur-mème, on lui imposoit silence, comme sur un sujet trop sublime et trop grand pour lui. Cette réserve exeitoit sa curiosité, et son amour-propre aspiroit au moment de connoitre ce mystère qu’on lui cachoit avec tant de

* Traile de la Superstition , § 27.

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