‹ Émile (volume 3)Chapitre 28 sur 235 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

effroi ? Précisément ce que fait Hector , poser le casque à terre, et puis caresser l’enfant. Dans un moment plus tranquille on ne s’en tiendroitpas là ; on s’approcheroit du casque, on joueroit avec les plumes, on les feroit manier à l’enfant; enfin la nourrice prendroit le casque, et le poseroit en riant sur sa propre tête , si toutefois la main d’une femme osoit toucher aux armes d’Hector.

S’agit-il d’exercer Emile au bruit d’une arme à feu, je brûle d’abord une amorce dans un pistolet. Cette flamme brusque et passagère , cette espèce d’éclair le réjouit : je répète la même chose avec plus de poudre; peu à peu j’ajoute au pistolet une petite charge sans bourre, puis une plus grande : enfin je l’accoutume aux coups de fusil , aux boîtes , aux canons , aux détonations les plus terribles.

J’ai remarqué que les enfants ont rarement peur du tonnerre, à moins que les éclats ne soient affreux et ne blessent réellement l’organe de l’ouïe ; autrement cette peur ne leur vient que quand ils ont appris que le tonnerre blesse ou tue quelquefois. Quand la raison commence à les effrayer, faites que l’habitude les rassure. Avec une gradation lente et ménagée on rend l’homme et l’enfant intrépide à tout.

Dans le commencement de la vie , où la mémoire et l’imagination sont encore inactives , l’enfant n’est attentif qu’à ce qui affecte ac-

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tuellement ses sens ; ses sensations étant les -premiers matériaux de ses connoissances , les lui offrir dans un ordre convenable, c’est préparer sa mémoire à les fournir un jour dans le même ordre à son entendement; mais comme il n’est attentif qu’à ses sensations, il suffit d’abord de lui montrer bien distinctement la liaison de ces mêmes sensations avec les objets qui les causent. Il veut tout toucher, tout manier: ne vous opposez point à cette inquiétude ; elle lui suggère un apprentissage trèsnécessaire. C’est ainsi qu’il apprend à sentir la chaleur, le froid, la dureté, la mollesse, la pesanteur, la légèreté des corps, à juger de leur grandeur, de leur figure, et de toutes leurs qualités sensibles, en regardant, palpant 1 , écoutant, surtout en comparant la vue au toucher, en estimant à l’œil la sensation qu’ils feroient sous ses doigts.

Ce n’est que par le mouvement que nous apprenons qu’il y a des choses qui ne sont pas nous ; et ce n’est que par notre propre mouvement que nous acquérons l’idée de l’étendue. C’est parce que l’enfant n’a point cette idée, -qu’il tend indifféremment la main pour saisir

* L’odorat est de tous les sens celui qui se de'veloppe le plus tard dans les enfants : jusqu’à l’âge de deux ou trois ans il ne paroît pas qu’ils soient sensibles ni aux bonnes ni aux mauvaises odeurs ; ils ont à cet egard l’indiflerence ou plutôt l’insensibilité qu’on remarque •dans plusieurs animaux.

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