‹ Émile (volume 3)Chapitre 27 sur 235 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

de l’habitude, ou plutôt l’habitude ajoute un nouveau besoin à celui de la nature: voilà ce qu’il faut prévenir.

La seule habitude qu’on doit laisser prendre à l’enfant est de n’en contracter aucune ; qu’on ne le porte pas plus sur un bras que sur l’autre; qu’on ne l’accoutume pas à présenter une main plutôt que l’autre, à s’en servir plus souvent, à vouloir manger, dormir , agir aux mêmes heures , à ne pouvoir rester seul ni nuit ni jour. Préparez de loin le règne de sa liberté et l’usage de ses forces, en laissant à son corps l’habitude naturelle, en le mettant en état d’étre toujours maître de luimême , et de faire en toute chose sa volonté , sitôt qu’il en aura une.

Dès que l’enfant commence à distinguer les objets, il importe de mettre du choix dans ceux qu’on lui montre. Naturellement tous les nouveaux objets intéressent l’homme. 11 se sent si foible qu’il craint tout ce qu’il ne connoît pas : l’habitude de voir des objets nouveaux sans en être affecté détruit cette crainte. Les enfants élevés dans des maisons propres où l’on ne souffre point d’araignées ont peur des araignées , et cette peur leur demeure souvent étant grands. Je n’ai jamais vu de paysans , ni homme, ni femme, ni enfant, avoir peur des araignées.

Pourquoi donc l’éducation d’un enfant ne commenceroit-elle pas avant qu’il paile et

qu’il entende , puisque le seul choix des objets qu’on lui présente est propre à le rendre timide ou courageux ? Je veux qu’on l’habitue à voir des objets nouveaux , des animaux laids , dégoûtants , bizarres , mais peu à peu , de loin , jusqu’à ce qu’il y soit accoutumé , et qu’à force de les voir manier à d’autres il les manie enfin lui-même. Si durant son enfance il a vu sans effroi des crapauds , des serpents , des écrevisses , il verra sans horreur , étant grand, quelque animal que ce soit. Il n’y a plus d’objets affreux pour qui en voit tous les jours.

Tous les enfants ont peur des masques. Je commence par montrer à Émile un masque d’un figure agréable; ensuite quelqu’un s’applique devant lui ce masque sur le visage : je me mets à rire , tout le monde rit, et l’enfant rit comme les autres. Peu à peu je l’accoutume à des masques moins agréables , et enfin à des figures hideuses. Si j’ai bien ménagé ma gradation, loin de s’effrayer au dernier masque , il en rira comme du premier. Après cela je ne crains plus qu’on l’effraie avec des masques.

Quand, dans les adieux d’Andromaque et d’Hector, le petit Astyanax, effrayé du panache qui flotte sur le casque de son père , le inéconnoît, se jette en criant sur le sein de sa nourrice, et arrache à sa mère un souris mêlé de larmes, que faut -il faire pour guérir cet

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