LIVRE I
Éloignez d’eux avec le plus grand soin les domestiques qui les agacent, les irritent, les impatientent : ils leur sont cent fois plus dangereux, plus funestes que les injures de l’air et des saisons. Tant que les enfants ne trouveront de résistance que dans les choses et jamais dans les volontés , ils ne deviendront ni mutins ni colères, et se conserveront mieux en santé. C’est ici une des raisons pourquoi les enfants du peuple , plus libres , plus indépendants , sont généralement moins infirmes, moins délicats , plus robustes , que ceux qu’on prétend mieux élever en les contrariant sans cesse : mais il faut songer toujours qu’il y a bien de la différence entre leur obéir et ne les pas contrarier.
Les premiers pleurs des enfants sont des prières : si l’on n’y prend garde ils deviennent bientôt des ordres ; ils commencent par se faire assister, ils finissent par se faire servir. Ainsi de leur propre foiblesse, d’où vient d’abord le sentiment de leur dépendance, naît ensuite l’idée de l’empire et de la domination : mais cette idée étant moins excitée par leurs besoins que par nos services , ici commencent à se faire apercevoir les effets moraux dont la cause immédiate n’est pas dans la nature ; et l’on voit déjà pourquoi, dès ce premier âge, il importe de démêler l’intention secrète que dicte le geste ou le cri.
Quand l’enfant tend la main avec effort sans
rien dire , il croit atteindre à l'objet, parce qu’il n’en estime pas la distance ; il est dans l’erreur : mais quand il se plaint et crie en tendant la main , alors il ne s’abuse plus sur la distance, il commande à l’objet de s’approcher, ou à vous de le lui apporter. Dans le premier cas, portez-le à l’objet lentement et à petits pas ; dans le second , ne faites pas seulement semblant de l’entendre : plus il criera , moins vous devez l’écouter. Il importe de l’accoutumer de bonne heure à ne commander ni aux hommes, car il n’est pas leur maître; ni aux choses, car elles ne l’entendent point. Ainsi quand un enfant désire quelque chose qu’il voit et qu’on veut lui donner, il vaut mieux porter l’enfant à l’objet que d’apporter l’objet à l’enfant : il tire de cette pratique une conclusion qui est de son âge, et il n’y a point d’autre moyen de la lui suggérer.
L’abbé de Saint-Pierre appeloit les hommes de grands enfants ; on pourroit appeler réciproquement les enfants de petits hommes. Ces propositions ont leur vérité comme sentences; comme principes elles ont besoin d’éclaircissement. Mais quand Hobbes appeloit le méchant un enfant robuste, il disoit une chose absolument contradictoire. Toute méchanceté vient de foiblesse; l’enfant n’est méchant que parce qu’il est foible; rendez -le fort, il sera bon : celui qui pourroit tout ne feroit jamais de mal. De tous les atlribuls de la Divinité