LIVRE I
toute-puissante, la bonté est celui sans lequel on la peut le moins concevoir. Tous les peuples qui ont reconnu deux principes ont toujours regardé le mauvais comme inférieur au bon ; sans quoi ils auroient fait une supposition absurde. Voyez ci-après la Profession de foi du Vicaire savoyard.
La raison seul nous apprend à connoître le bien et le mal. La conscience qui nous fait aimer l’un et haïr l’autre, quoique indépendante de la raison, ne peut donc se développer sans elle. Avant l’âge de raison , nous faisons le bien et le mal sans le connoître ; et il n’y a point de moralité dans nos actions, quoiqu’il y en ait quelquefois dans le sentiment des actions d’autrui qui ont rapport à nous. Un enfant veut déranger tout ce qu’il voit; il casse, il brise tout ce qu’il peut atteindre; il empoigne un oiseau comme il empoigneroit une pierre , et l’étouffe sans savoir ce qu’il fait.
Pourquoi cela? D’abord la philosophie en va rendre raison par des vices naturels, l’orgueil , l’esprit de domination , l’amour-propre , la méchanceté de l’homme ; le sentiment de sa foiblesse, pourra-t-elle ajouter, rend l’enfant avide de faire des actes de force, et de se prouver à lui-même son propre pouvoir. Mais voyez ce vieillard infirme et cassé, ramené par le cercle de la vie humaine à la foiblesse de ! enfance ; non seulement il reste immobile
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et paisible , il veut encore que tout y reste autour de lui : le moindre changement le trouble et l’inquiète , il voudroit voir régner un calme universel. Comment la même impuissance jointe aux memes passions produiroit-elle des effets si différents dans les deux âges, si la cause primitive n’étoit changée ? Et où peuton chercher cette diversité de causes , si ce n’est dans l’état physique des deux individus? Le principe actif, commun à tous deux , se développe dans l’un et s’éteint dans l’autre ; l’un se forme, et l’autre se détruit; l’un tend à la vie, et l’autre à la mort. L’activité défaillante se concentre dans le cœur du vieillard ; dans celui de l’enfant elle est surabondante et s’étend au dehors; il se sent, pour ainsi dire, assez de vie pour animer tout ce qui l’environne. Qu’il fasse ou qu’il défasse, il n’importe; il suffit qu’il change l’état des choses, et tout changement est une action. Que s’il semble avoir plus de penchant à détruire , ce n’est point par méchanceté, c’est que l’action qui forme est toujours lente, et que celle qui détruit étant plus rapide , convient mieux à sa vivacité.
En même temps que l’auteur de la nature donne aux enfants ce principe actii , il prend soin qu’il soit peu nuisible, en leur laissant peu de force pour s’y livrer. Mais sitôt qu’ils peuvent considérer les gens qui les environnent comme des instruments qu’il dépend