LIVRE I
Infailliblement un enfant dont le corps et les bras sont libres pleurera moins qu’un enfant embandé dans un maillot. Celui qui ne connoît que les besoins physiques ne pleure que quand M souffre, et c’est un très-grand avantage; car alors on sait à point nommé quand il a besoin de secours, et l’on ne doit pas tarder un moment à le lui donner , s’il est possible. Mais si vous ne pouvez le soulager , restez tranquille, sans le flatter pour l’apaiser; vos caresses ne guériront pas sa colique : cependant il se souviendra de ce qu’il faut faire pour être flatté; et s il sait une fois vous occuper de lui à sa volonté, le voilà devenu votre maître; tout est perdu.
Moins contrariés dans leurs mouvements, les enfants pleureront moins; moins importuné de leurs pleurs, on se tourmentera moins pour les faire taire ; menacés ou flattés moins souvent , ils seront moins craintifs ou moins opiniâtres , et resteront mieux dans leur état naturel. C’est moins en laissant pleurer les enfants qu’en s’empressant pour les apaiser , qu’on leur fait gagner des descentes ; et ma preuve est que les enfants les plus négligés y sont bien moins sujets que les autres. Je suis fort éloigné de vouloir pour cela qu’on les néglige; au contraire, il importe qu’on les prévienne, et qu’on ne se laisse pas avertir de leurs besoins par leurs cris. Mais je ne veux pas non plus que les soins qu’on leur rend
KMI JL, T'.
soient mai entendus. Pourquoi se feroient-ils faute de pleurer dès qu’ils voient que leurs pleurs sont bons à tant de choses ? Instruits du prix qu’on met à leur silence, ils se gardent bien de le prodiguer. Ils ^e font à la fin tellement valoir qu’on ne peut plus le payer; et c’est alors qu’à force de pleurer sans succès ils s’efforcent , s’épuisent et se tuent.
Les longs pleurs d’un enfant qui n’est ni lié ni malade, et qu’on ne laisse manquer de rien , ne sont que des pleurs d’habitude et d’obstination. Ils ne sont point l’ouvrage de la nature, mais de la nourrice, qui, pour n’en savoir endurer l’importunité, la multiplie, sans songer qu’en faisant taire l’enfant aujourd’hui on l’excite à pleurer demain davantage.
Le seul moyen de guérir ou de prévenir cette habitude est de n’y faire aucune attention. Personne n’aime à prendre une peine inutile, pas même les enfants. Ils sont obstinés dans leurs tentatives; mais si vous avez plus de constance qu’eux d’opiniâtreté, ils se rebutent et n’y reviennent plus. C’est ainsi qu’on leur épargne des pleurs , et qu’on les accoutume à n’en verser que quand la douleur les y force.
Au reste , quand ils pleurent par fantaisie ou par obstination, un moyen sûr pour les empêcher de continuer est de les distraire par quelque objet agréable et frappant, qui leur fasse oublier qu’ils vouloient pleurer. La plu-