‹ Émile (volume 3)Chapitre 37 sur 235 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

roge l’enfant d’un paysan , la honte peut l’empêcher de répondre; mais ce qu’il dit, il le dit nettement; au lieu qu’il faut que la bonne serve d’interprète à l’enfant de la ville, sans quoi l’on n’entend rien à ce qu’il grommelle entre ses dents x.

En grandissant , les garçons devroient se corriger de ce défaut dans les collèges et les filles dans les couvents : en effet , les uns et les autres parlent en général plus distinctement que ceux qui ont été toujours élevés dans la maison paternelle. Mais ce qui les empêche d’acquérir jamais une prononciation aussi nette que celle des paysans, c’est la nécessité d’apprendre par cœur beaucoup de choses, et de réciter tout haut ce qu’ils ont appris; car , en étudiant ils s’habituent à barbouiller, à prononcer négligemment : en récitant, c’est pis encore; ils recherchent leurs mots avec effort , ils traînent et allongent leurs syllabes : il n’est pas possible que quand la mémoire vacille la langue ne balbutie aussi.

1 Ceci n’csl pas sans exception ; et souvent les enfants qui se font d’abord le moins entendre, deviennent ensuite les plus étourdissants quand ils ont commence' d’élevcr la voix. Mais s’il falloit entrer dans toutes ces minuties , je ne finirois pas ; tout lecteur sensé doit voir que 1 excès et le defaut , dérives du même abus, sont egalement corriges par ma méthode. Je regarde cos deux maximes comme inséparables : Toujours assez, et jamais trop. De la première bien établie l’autre s’ensuit néccssaiicment.

Ainsi se contractent ou se conservent les vices de la prononciation. On verra ci-après que mon Émile n’aura pas ceux-là, ou du moins qu’il ne les aura pas contractés par les mêmes causes.

Je conviens que le peuple et les villageois tombent dans une autre extrémité, qu’ils parlent presque toujours plus haut qu’il ne faut; qu’en prononçant trop exactement ils ont les articulations fortes et rudes ; qu’ils ont trop d’accent, qu’ils choississent mal leurs termes, etc.

Mais, premièrement, cette extrémité me paroît beaucoup moins vicieuse que l’autre, attendu que la première loi du discours étant de se faire entendre, la plus grande faute qu’on puisse faire est de parler sans être entendu. Se piquer de n’avoir point d’accent, c’est se piquer d’ôter aux phrases leur grâce et leur énergie. L’accent est l’âme du discours , il lui donne le sentiment et la vérité. L’accent ment moins que la parole: c’est peut-être pour cela que les gens bien élevés le craignent tant. C’est de l’usage de tout dire sur le même ton qu’est venu celui de persifler les gens sans qu’ils le sentent. A l’accent proscrit succèdent des manières de prononcer ridicules, affectées et sujettes à la mode , telles qu’on les remarque surtout dans les jeunes gens delà cour. Cette affectation de parole et de maintien est ce qui rend généralement l’abord du François repoussant et désagréable aux autres nations. Au

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