‹ Émile (volume 3)Chapitre 36 sur 235 · LIVRE T · texte numérisé non relu

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contre l'usage , desquelles ils ne manquent jamais de se corriger d’eux-mêmes avec le temps. Parlez toujours correctement devant eux , faites qu’ils ne se plaisent avec personne autant qu’avec vous, et soyez sûrs qu’insensiblement leur langage s’épurera sur le votre, sans que vous les ayez jamais repris.

Mais un abus d’une tout autre importance , et qu’il n’est pas moins aisé de prévenir , est qu’on se presse trop de les faire parler, comme si l’on avoit peur qu’ils n’apprissent pas à parler d’eux-mêmes. Cet empressement indiscret produit un effet directement contraire à celui qu’on cherche. Ils en parlent plus tard, plus confusément : l’extrême attention qu’on donne a tout ce qu’ils disent les dispense de bien articuler ; et comme ils daignent à peine ouvrir la bouche, plusieurs d’entre eux en conservent toute leur vie un vice de prononciation et un parler confus qui les rend presque inintelligibles.

J’ai, beaucoup vécu parmi les paysans, et n’en ouïs jamais grasseyer aucun , ni homme ni femme, ni fille ni garçon. D’où vient cela? Les organes des paysans sont-ils autrement construits que les nôtres? Non, mais ils sont autrement exercés. Vis-à-vis de ma fenêtre est un tertre sur lequel se rassemblent, pour jouer, les enfants du lieu. Quoiqu’ils soient assez éloignés de moi , je distingue parfaitement tout ce qu’ils disent, et j’en tire souvent de

QO EMILE.

bons mémoires pour cet écrit. Tous les jours mon oreille me trompe sur leur âge , j’entends des voix d’enfants de dix ans, je regarde, je vois la stature et les traits d’enfants de trois à quatre. Je ne borne pas à moi seul cette expérience , les urbains qui me viennent voir, et1 que je consulte là-dessus, tombent tous dans la même erreur.

Ce qui la produit est que, jusqu’à cinq ou six ans , les enfants des villes , élevés dans la chambre et sous l’aile d’une gouvernante, n’ont besoin que de marmotter pour se faire entendre ; sitôt qu’ils remuent les lèvres on prend peine à les écouter ; ou leur dicte des mots qu’ils rendent mal, et, à force d’y faire attention, les memes gens étant sans cesse autour d’eux devinent ce qu’ils ont voulu dire plutôt que ce qu’ils ont dit.

A la campagne c’est tout autre chose. Une paysanne n’est pas sans cesse autour de son enfant ; il est forcé d’apprendre à dire trèsnettement et très-haut ce qu’il a besoin de lui faire entendre. Aux champs , les enfants épars, éloignés du père de la mère et des autres enfants , s’exercent à se faire entendre à distance , et à mesurer la force de la voix sur l’intervalle qui les sépare de ceux dont ils veulent être entendus. Voilà comment on apprend véritablement à prononcer et non pas ten bégayant quelques voyelles à l’oreille d’une gouvernante attentive. Aussi quand on inter-

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