LIVRE II
leur. Souffrir est la première chose qu’il doit apprendre, et celle qu’il aura le plus grand besoin de savoir. Il semble que les enfants ne soient petits et foibles que pour prendre ces importantes leçons sans danger. Si l’enfant tombe de son haut , il ne se cassera pas la jambe; s’il se frappe avec un bâton, il ne se cassera pas le bras; s'il saisit un fer tranchant, il ne serrera guère , et ne se coupera pas bien avant. Je ne sache pas qu’on ait jamais vu d’enfant en liberté se tuer , s’estropier , ni se faire un mal considérable, à moins qu’on ne l’ait indiscrètement exposé sur des lieux élevés, ou seul autour du feu, ou qu’on n’ait laissé des instruments dangereux à sa portée. Que dire de ces magasins de machines qu’on rassemble autour d’un enfant pour l’armer de toutes pièces contre la douleur, jusqu’à ce que , devenu grand , il reste à sa merci , sans courage et sans expérience , qu’il se croie mort à la première piqûre, et s’évanouisse en voyant la première goutte de son sang?
Notre manie enseignante et pédantesque est toujours d’apprendre aux enfants ce qu’ils apprendroient beaucoup mieux d’eux-mêmes , et d’oublier ce que nous aurions pu seuls leur enseigner. Y a-t-il rien de plus sot que la peine qu’on prend pour leur apprendre à marcher , comme si l’on en avoit vu quelqu’un qui, par la négligence de sa nourrice, ne sût pas marcher étant grand? Combien voit-ori de
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gens au contraire marcher mal toute leur vie , parce qu’on leur a mal appris à marcher!
Emile n’aura ni bourlets , ni paniers roulants , ni chariots, ni lisières; ou du moins, dès qu’il commencera de savoir mettre un pied devant l’autre, on ne le soutiendra que sur les lieux pavés , et l’on ne fera qu’y passer en hâte1. A lieu de le laisser croupir dans l’air usé d’une chambre , qu’on le mène journellement au milieu d’un pré. Là , qu’il coure, qu’il s’ébatte, qu’il tombe cent fois le jour, tant mieux : il en apprendra plus tôt à se relever. Le bien-être de la liberté rachète beaucoup de blessures. Mon élève aura souvent des contusions ; en revanche, il sera toujours gai : si les vôtres en ont moins, ils sont toujours contrariés, toujours enchaînés, toujours tristes. Je doute que le profit soit de leur côté.
Un autre progrès rend aux enfants la plainte moins nécessaire;' c’est celui de leurs forces. Pouvant plus par eux-mêmes, ils ont un besoin moins fréquent de recourir à autrui. Avec leur force se développe la connoissance qui les met en état de la diriger. C’est à ce second degré que commence proprement la vie de l’individu, c’est alors qu’il prend la
1 II n’y a rien île plus ridicule et de plus mal assure que la de'marche des gens qu’on a trop mânes par la lisière étant petits : c’est encore ici une do ces observations triviales à force délie justes, et qui sont justes en plu» d un sens.