‹ Émile (volume 3)Chapitre 42 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

IOI

conscience de lui-même. La mémoire étend le sentiment de l’identité sur tous les moments de son existence; il devient véritablement un , le même, et par conséquent déjà capable de bonheur ou de misère. Il importe donc de commencer à le considérer ici comme un être moral.

Quoiqu’on assigne à peu près le plus long terme de la vie humaine et les probabilités qu’on a d’approcher de ce terme à chaque âge, rien n’est plus incertain que la durée de la vie de chaque homme en particulier; très -peu parviennent à ce plus long terme. Les plus grands risques de la vie sont dans son commencement; moins on a vécu, moins on doit espérer de vivre. Des enfants qui naissent, la moitié, tout au plus, parvient à l’adolescence; et il est probable que votre élève n’atteindra pas à l’âge de l’homme.

Que faut-il donc penser de cette éducation barbare qui sacrifie le présent à un avenir incertain , qui charge un enfant de chaînes de toute espèce, et commence par le rendre misérable pour lui préparer au loin je ne sais quel prétendu bonheur dont il est à croire qu’il ne jouira jamais ? Quand je supposerois cette éducation raisonnable dans son objet, comment voir, sans indignation, de pauvres infortunés soumis à un joug insupportable et condamnés à des travaux continuels comme des galériens , sans être assuré que tant de

soins leur seront jamais utiles! L’âge de la gaieté se passe au milieu des pleurs , des châtiments , des menaces , de l’esclavage. On tourmente le malheureux pour son bien ; et l’on ne voit pas la mort qu’on appelle , et qui va le saisir au milieu de ce triste appareil. Qui sait combien d’enfants périssent victimes de l’extravagante sagesse d’un père ou d’un maître? Heureux d’échapper à sa cruauté , le seul avantage qu’ils tirent des maux qu’il leur a fait souffrir, est de mourir sans regretter la vie dont ils n’ont connu que les tourments.

Hommes, soyez humains, c’est votre premier devoir; soyez-le pour tous les états, pour tous les âges, pour tout ce qui n’est pas étranger à l’homme. Quelle sagesse y a-t-il pour vous hors de l’humanité ? Aimez l’enfance; favorisez ses jeux , ses plaisirs , son aimable instinct. Qui de vous n’a pas regretté quelquefois cet âge où le rire est toujours sur les lèvres , et où 1 âme est toujours en paix r Pourquoi voulez-vous ôter à ces petits innocents la jouissance d’un temps si court qui leur échappe, et d’un bien si précieux dont ils ne sauraient abuser? Pourquoi voulez-vous remplir d’amertume et de douleurs ces premiers ans si rapides, qui ne reviendront pas plus pour eux qu’ils ne peuvent revenir pour vous? Pères, savez-vous le moment où la mort attend vos enfants? Ne vous préparez pas des regrets en leur ôtant le peu d’instants

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