livre II
Le monde réel a ses bornes, le monde imaginaire est infini : ne pouvant élargir Fun , rétrécissons l’autre ; car c’est de leur seule différence que naissent toutes les peines qui nous rendent vraiment malheureux. Otez la force, la santé, le bon témoignage de soi, tous les biens de cette vie sont dans l’opinion ; ôtez les douleurs du corps et les remords de la consience, tous nos maux sont imaginaires. Ce principe est commun, dira-t-on; j’en conviens: mais l’application pratique n’en est pas commune ; et c’est uniquement de la pratique qu’il s’agit ici.
Quand on dit que l’homme est foible , que veut-on dire? Ce mot de foiblesse indique un rapport, un rapport de l’être auquel on l’applique! Celui dont la force passe les besoins, fût-il un insecte , un ver , est un être fort : celui dont les besoins passent la force, fût-il un éléphant , un lion; fût-il un conquérant, un héros ; fût-il un dieu, c’est un être foible. L’ange rebelle qui méconnut sa nature étoit plus foible que rheureux mortél qui vit en paix selon la sienne. L’homme est très-fort quand il se contente d’être ce qu’il est: il est très-foible quand il veut s’élever au-dessus de l’humanité. N’allez donc pas vous figurer qu’en étendant vos facultés vous étendez vos forces; vous les diminuez, au contraire, si votre orgueil s’étend plus qu’elles. Mesurons le rayon de notre sphèrej, et restons au centre
lo8
comme l’insecte au milieu de sa toile : nous nous suffirons toujours à nous-mêmes, et nous n’aurons point à nous plaindre de notre foiblesse; car nous ne la sentirons jamais.
Tous les animaux ont exactement les facultés nécessaires pour se conserver. L’homme seul en a de superflues. N’est-il pas bien étrange que ce superflu soit l’instrument de sa misère ? Dans tout pays les bras d’un homme valent plus que sa subsistance. S’il étoit assez sage pour compter ce surplus pour rien , il auroit toujours le nécessaire, parce qu’il n’auroit jamais rien de trop. Les grands besoins , disoit Favorin, naissent des grands biens; et souvent le meilleur moyen de se donner les choses dont on manque est de s’ôter celles qu’on a C’est à force de nous travailler pour augmenter notre bonheur que nous le changeons en misère. Tout homme qui 11e voudroit que vivre vivroit heureux; par conséquent il vivroitbon, car où seroit pour lui l’avantage d’être méchant?
Si nous étions immortels , nous serions des êtres très-misérables. Il est dur de mourir, sans doute; mais il est doux d’espérer qu’on ne vivra pas toujours, et qu’une meilleure vie finira les peines de celle-ci. Si l’on nous offroit l’immortalité sur la terre , qui est-ce 3
1 JVoct. altic. , Lib. ix, cap. 8.
* On conçoit que je parle ici des boni mes qui réflecliisi«nt> el nou pas de tous les hommes.