E AI I L E
voyance , qui rend un être actuellement misérable, sur l’espoir bien ou mal fondé de le rendre heureux un jour ! Que si ces raisonneurs vulgaires confondent la licence avec la liberté, et l’enfant qu’on rend heureux avec l’enfant qu’on gâte , apprenons-leur à- les distinguer.
Pour ne point courir apres des chimères, n’oublions pas ce qui convient à notre condition ; l’humanité a sa place dans l’ordre des choses. L’enfance a la sienne dans l’ordre de la vie humaine : il faut considérer l’homme dans l’homme , et l’enfant dans l’enfant. Assigner à chacun sa place et l’y fixer, ordonner les passions humaines selon la constitution de l’homme , est tout ce que nous pouvons faire pour son bien-être. Le reste dépend de causes étrangères qui ne sont point en notre pouvoir.
Nous ne savons ce que c’est que bonheur ou malheur absolu. Tout est mêlé dans cette vie ; on n’y goûte aucun sentiment pur, on n’y reste pas deux moments dans le même état. Les affections de nos âmes, ainsi que les modifications de nos corps , sont dans un flux continuel. Le bien et le mal nous sont communs à tous , mais en différentes mesures. Le plus heureux est celui qui souffre le moins de peines ; le plus misérable est celui qui sent le moins de plaisirs. Toujours plus de souffrances que de jouissances : voilà la différence coin-
LIVRK II. 105
mune à tous. La félicité de l’homme ici-bas h’est donc qu’un état négatif ; on doit la mesurer par la moindre quantité des maux qu’il souffre.
Tout sentiment de peine est inséparable du désir de s’en délivrer; toute idée de plaisir est inséparable du désir d’en jouir: tout désir suppose privation, et toutes les privations qu’on sent sont pénibles; c’est donc dans la disproportion de nos désirs et de nos facultés que consiste notre misère. Un être sensible dont les facultés égaleroient les désirs seroit un être absolument heureux.
En quoi donc consiste la sagesse humaine ou la route du vrai bonheur? Ce n’est pas précisément à diminuer nos désirs; car, s’ils étoient au-dessous de notre puissance, une partie de nos facultés resteroit oisive, et nous ne jouirions pas de tout notre être : ce n’est pas non plus à étendre nos facultés; car si nos désirs s’étendoient à la fois en plus grand rapport , nous n’en deviendrions que plus misérables : mais c’est à diminuer l’excès des désirs sur les facultés , et à mettre en égalité parfaite la puissance et la volonté. C’est alors seulement que toutes les forces étant en action, l’âme cependant restera paisible, et que l’homme se trouvera bien ordonné.
C’est ainsi que la nature , qui fait tout pour le mieux , l’a d’abord institué. Elle ne lui donne immédiatement que les désirs néces-
io6
ÉMIL E.
saires à sa conservation, et les facultés suffisantes pour les satisfaire. Elle a mis toutes les autres comme en réserve au fond de son âme pour s’y développer au besoin. Ce n’est que dans cet état primitif que l’équilibre du pouvoir et du désir se rencontre , et que l’homme n’est pas malheureux. Sitôt que ses facultés virtuelles se mettent en action , l’imagination , la plus active de toutes , s’éveille et les devance. C’est l’imagination qui étend pour nous la mesure des possibles , soit en bien , soit en mal , et qui, par conséquent , excite et nourrit les désirs par l’espoir de les satisfaire. Mais l’objet qui paroissoit d’abord sous la main fuit plus vite qu’on ne peut le poursuivre ; quand on croit l’atteindre il se transforme et se montre au loin devant nous. Ne voyant plus le pays déjà parcouru , nous le comptons pour rien ; celui qui reste à parcourir s’agrandit , s’étend sans cesse. Ainsi l’on s’épuise sans arriver au terme; et plus nous gagnons sur la jouissance , plus le bonheur s’éloigne de nous.
Au contraire , plus l’homme est resté près de sa condition naturelle , plus la différence de ses facultés à ses désirs est petite , et moins , par conséquent, il est éloigné d’être heureux. Il n’est jamais moins misérable que quand il paroît dépourvu de tout ; caria misère ne consiste pas dans la privation des choses , mais dans le besoin qui s’en fait sentir.