‹ Émile (volume 3)Chapitre 49 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

lois et la société nous ont replongés dans l’enfance. Les riches, les grands, les rois, sont tous des enfants qui , voyant qu’on s’empresse à soulager leur misère, tirent de cela même une vanité puérile , et sont tout fiers des soins qu’on ne leur rendroit pas s’ils étoient hommes faits.

Ces considérations sont importantes , et servent à résoudre toutes les contradictions du système social. Il y a deux sortes de dépendances : celle des choses, qui est de la nature ; celles des hommes , qui est de la société. La dépendance des choses , n’ayant aucune moralité , ne nuit point à la liberté , et n’engendre point de vices: la dépendance des hommes étant désordonnée 1 les engendre tous , et c’est par elle que le maître et l’esclave se dépravent mutuellement. S’il y a quelque moyen de remédier à ce mal dans la société , c’est de substituer la loi à l’homme, et d’armer les volontés générales d’une force réelle, supérieure à l’action de toute volonté particu- * lière. Si les lois des nations pouvoient avoir, comme celles de la nature, une inflexibilité que jamais aucune force humaine ne pût vaincre, la dépendance des hommes redeviendroit alors celle des choses ; on réuniroit dans la

1 Dans mes Principes du Droit politique, il esl démontré que nulle volonté particulière ne peut être or~. donnée dans le système social. ( Voyez le chapitre 3 du Livre tl, et le chapitre irr. du Livre iv,)

EMUE

république tous les avantages de l’état naturel à ceux de l’état civil; on joindroit à la liberté qui maintient l’homme exempt de vices , la moralité qui l’élève à la vertu.

Maintenez l’enfant dans la seule dépendance des choses, vous aurez suivi l’ordre de la nature dans le progrès de son éducation. N’offrez jamais à ses volontés indiscrètes que des obstacles physiques ou des punitions qui naissent des actions mêmes , et qu’il se rappelle dans l’occasion: sans lui défendre de malfaire, il suffit de l’en empêcher. L’expérience ou l’impuissance doivent seules lui tenir lieu de loi. N’accordez rien à ses désirs parce qu’il le demande, mais parce cpx’il en a besoin. Qu’il ne sache ce que c’est qu’ obéissance quand il agit, ni ce que c’est qu’empire quand on agit pour lui. Qu’il sente également sa liberté daxis ses actions et dans les vôtres. Suppléez cà la force qui lui manque, autant précisément qu’il en a besoin pour être libre et non pas impérieux; qu’en recevant vos services avec une sorte d’humiliation, il aspire au moment où il pourra s’en passer , et où il aura l’honneur de se servir lui-mêmç.

La nature a pour fortifier le corps et le faire ci'oitre des moyens qu’on ne doit jamais contrarier. Il ne faut point contraindre un enfant de rester quand il veut aller, ni d’aller quand il veut rester en place. Quand la volonté des enfants n’cst point gâtée par notre

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