LIVRE II
faute, ils ne veulent rien inutilement. Il faut qu’ils sautent, qu’ils courent, qu’ils crient quand ils en ont envie. Tous leurs mouvements sont des besoins de leur constitution qui cherche à se fortifier, mais on doit se défier de ce qu’ils désirent sans le pouvoir faire eux-méraes , et que d’autres sont obligés de faire pour eux. Alors il faut distinguer avec soin le vrai besoin, le besoin naturel, du besoin de fantaisie qui commence à naître, ou de celui qui ne vient que de la surabondance de vie dont j’ai parlé.
J’ai déjà dit ce qu’il faut faire quand un enfant pleure pour avoir ceci ou cela. J’ajouterai seulement que dès qu’il peut demander en parlant ce qu’il désire, et que pour l’obtenir plus vite ou pour vaincre un refus , il appuie de pleurs sa demande, elle lui doit être irrévocablement refusée. Si le besoin l’a fait parler , vous devez le savoir et faire aussitôt ce qu’il demande; mais céder quelque chose à ses larmes , c’est l’exciter à en verser , c’est lui apprendre à douter de votre bonne volonté, et à croire que l’importunité peut plus sur vous que la bienveillance. S il ne vous croit pas bon , bientôt il sera méchant; s’il vous croit foible, il sera bientôt opiniâtre: il importe d’accorder toujours au premier signe ce qu’on ne veut pas refuser. Ne soyez point prodigue en refus, mais 11e les révoquez jamais.
Gardez-vous surtout de donner à l’enfant
JÉMII, E.
de vaines formules de politesse , qui lui servent au besoin de paroles magiques pour soumettre à ses volontés tout ce qui l’entoure , et obtenir à l’instant ce qu’il lui plaît. Dans l’éducation façonnière des riches on ne manque jamais de les rendre poliment impérieux, en leur prescrivant les termes dont ils doivent se servir pour que personne n’ose leur résister : leurs enfants n’ont ni ton ni tours suppliants ; ils sont aussi arrogants , même plus, quand ils prient, que quand ils commandent , comme étant bien plus sûrs d’être obéis. On voit d’abord que^V/ vous plaît signifie dans leur bouche il me plaît , et que je vous prie signifie je vous ordonne. Admirable politesse, qui n’aboutit pour eux qu’à changer le sens des mots, et à ne pouvoir jamais parler autrement qu’avec empire! Quant à moi, qui crains moins qu’Emile ne soit grossier qu’arrogant, j’aime beaucoup mieux qu’il dise en priant , faites cela , qu’en commandant , je vous prie. Ce n’est pas le terme dont il se sert qui m’importe, mais bien l’acception qu’il y joint.
Il y a un excès de rigueur et un excès d’indulgence, tous deux également à éviter. Si vous laissez pâtir les enfants , vous exposez leur santé, leur vie: vous les rendez actuellement misérables : si vous leur épargnez avec trop de soin toute espèce de mal-être , vous leur préparez de grandes misères, vous les rendez délicats, sensibles; vous les sortez de