‹ Émile (volume 3)Chapitre 56 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

nesse de tout un village. Enfermez un petit monsieur et un petit paysan dans une chambre; le premier aura tout renversé , tout brisé, avant que le second soit sorti de sa place. Pourquoi cela? si ce n’est que l’un se bâte d’abuser d’un moment de licence, tandis que l’autre , toujours sûr de sa liberté , ne se presse jamais d’en user. Et cependant les enfants des villageois, souvent flattés ou contrariés, sont encore bien loin de l’état où je veux qu’on les tienne.

Posons pour maxime incontestable que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits : il n’y a point de perversité originelle dans le cœur humain; il ne s’y trouve pas un seul vice dont on ne puisse dire comment et par où il y est entré. La seule passion naturelle à l'homme est l’amour de soi-méme, ou l’amour-propre pris dans un sens étendu. Cet amour-propre en soi ou relativement à nous est bon et utile; et, comme il n’a point de 'rapport nécessaire à autrui , il est à cet éjrard naturellement indifférent : il ne devient bon ou mauvais que par l’application qu’on en fait et les relations qu’on lui donne. Jusqu’à ce que le guide de l’amour-propre, qui est la raison, puisse naître, il importe donc qu’un enfant ne fasse rien parce qu’il est vu ou entendu , rien en un mot par rapport aux autres , mais seulement ce que la nature lui demande; et alors il ne fera rien que de bien.

Je n’entends pas qu’il ne fera jamais de dégât, qu’il ne se blessera point, qu’il ne brisera pas peut-être un meuble de prix s’il le trouve à sa portée. 11 pourrait faire beaucoup de mal sans malfaire, parce que la mauvaise action dépend de l’intention de nuire, et qu’il n’aura jamais cette intention. S’il l’avoit une seule fois, tout seroit déjà perdu ; il seroit méchant presque sans ressource.

Telle chose est mal aux yeux de l’avarice , qui ne l’est pas aux j eux de la raison. En laissant les enfants en pleine liberté d’exercer leur étourderie, il convient d’écarter d’eux tout ce qui pourroit la rendre coûteuse, et de ne laisser à leur portée rien de fragile et de précieux. Que leur appartement soit garni de meubles grossiers et solides ; point de miroirs, point de porcelaines, point d’objets de luxe. Quant à mon Emile, que j’élève à la campagne , sa chambre n’aura rien qui la distingue de celle d’un paysan. A quoi bon la parer avec tant de soin, puisqu’il y doit rester si peu? Mais je me trompe ; il la parera lui-même , et nous verrons bientôt de quoi.

Que si , malgré vos précautions , l’enfant vient à faire quelque désordre , à casser quelque pièce utile , ne le punissez point de votre négligence, ne le grondez point, qu’il n’entende pas un seul mot de reproche; ne lui laissez pas même entrevoir qu’il vous ait donné du chagrin; agissez exactement comme si

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