‹ Émile (volume 3)Chapitre 57 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

ie meuble se fût cassé de lui - même ; enfin croyez avoir beaucoup ait si vous pouvez ne rien dire.

Oserai-je exposer ici la plus grande, la plus importante, la plus utile règle de toute l'éducation ? ce n’est pas de gagner du temps, c’est d’en perdre. Lecteurs vulgaires, pardonnezmoi mes paradoxes : il en faut faire quand on réfléchit ; et , quoi que vous puissiez dire , j’aime mieux être homme à paradoxes qu’homrae à préjugés Le plus dangereux intervalle de la vie humaine est celui de la naisance à l’âge de douze ans. C’est le temps où germent les erreurs et les vices , sans qu’on ait encore aucun instrument pour les détruire , et quand l’instrument vient, les racines sont si profondes, qu’il n’est plus temps de les arracher. Si les enfants sautoient tout d’un coup de la mamelle à l’âge de raison , l’éducation qu’on leur donne pourroit leur convenir ; mais selon le progrès naturel , il leur en faut une toute contraire. Il faudroit qu’ils ne fissent rien de leur âme jusqu’à ce qu’elle eut toutes ses facultés : car il est impossible qu’elle aperçoive le flambeau que vous lui présentez tandis qu’elle est aveugle , et qu’elle suive dans l’immense plaine des idées une route que la raison trace encore si légèrement pour les meilleurs yeux.

La première éducation doit donc être purement négative. Elle consiste, non point à enseigner la vertu ni la vérité, mais à garantir

le cœur clu vice et l’esprit de l’erreur. Si vous pouviez ne rien faire et ne rien laisser faire; si vous pouviez amener votre élève sain et robuste à l’âge de douze ans, sans qu’il sût distinguer sa main droite de sa main gauche, dès vos premières leçons les yeux de son entendement s’ouvriroient à la raison ; sans préjugés, sans habitudes , il n’auroit rien en lui qui pût contrarier l’effet de vos soins. Bientôt il deviendroit entre vos mains le plus sage des hommes ; et en commençant par ne rien faire , vous auriez fait un prodige d’éducation.

Prenez le contre-pied de l’usage, et vous ferez presque toujours bien. Comme on ne veut pas faire d’un enfant un enfant , mais un docteur, les pères et les maîtres n’ont jamais assez tôt tancé , corrigé , réprimandé, flatté, menacé, promis, instruit, parlé raison. Faites mieux ; soyez raisonnable , et ne raisonnez point avec votre élève, surtout pour lui faire approuver ce qui lui déplaît; car amener ainsi toujours la raison dans les choses désagréables , ce n’est que la lui rendre ennuyeuse, et la décréditer de bonne heure dans un esprit qui n’est pas encore en état de l’entendre. Exercez son corps, ses organes, ses sens, ses forces, mais tenez son âme oisive aussi long-temps qu’il se pourra. Redoutez tous les sentiments antérieurs au jugement qui les apprécie. Retenez , arrêtez les impressions étrangères: et, pour empêcher le mal de naître, ne vous

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