‹ Émile (volume 3)Chapitre 6 sur 235 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

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11 vainquit , et s’en retourna triomphant mourir clans les supplices. Cela n’a pas grand rapport , ce me semble, aux hommes que nous connoissons.

Le Lacédémonien Pédarète se présente pour être admis au conseil des trois cents ; il est rejeté; il s’en retourne tout joyeux de ce qu’il s’est trouvé dans Sparte trois cents hommes valant mieux que lui **. Je suppose cette démonstration sincère ; et il y a lieu de croire qu’elle l’étoit : voilà le citoyen.

Une femme de Sparte avoit cinq fils à l’armée , et attendoit des nouvelles de la bataille. Un Ilote arrive ; elle lui en demande en tremblant : Vos cinq fils ont été tués. Yil esclave, t’ai-je demandé cela? Nous avons gagné la victoire ! La mère court au temple et rend grâces aux dieux*2. Voilà la citoyenne.

Celui qui dans l’ordre civil veut conserver la primauté des sentiments de la nature ne sait ce qu’il veut. Toujours en contradiction avec lui-même , toujours flottant entre ses penchants et ses devoirs, il ne sera jamais ni homme ni citoyen , il ne sera bon ni pour lui ni pour les autres. Ce sera un de ces hommes de nos jours , un François , un Anglois , un bourgeois; ce ne sera rien.

Pour être quelque chose, pour être soi-même et toujours un, il faut agir comme on parle;

*' Plut., Dicts not. des T.acéd § 60.

•2 Pi. ut., Dicte not. des Lacéd. , § 5.

il faut être toujours décidé sur le parti qu’on doit prendre , le prendre hautement , et le suivre toujours. J’attends qu’on me montre ce prodige pour savoir s’il est homme ou citoyen , ou comment il s’y prend pour être à la fois l’un et l’autre.

De ces objets nécessairement opposés viennent deux formes d’institutions contraires ; l’une publique et commune , l’autre particulière et domestique.

Voulez-vous prendre une idée de l’éducation publique, lisez la République de Platon. Ce n’est point un ouvrage de politique, comme le pensent ceux qui ne jugent des livres que par leurs titres. C’est le plus beau traité d’éducation qu’on ait jamais fait.

Quand on veut renvoyer au pays des chimères, on nomme l’institution de Platon: si Lycurgue n’eût mis la sienne que par écrit, je la trouverois bien plus chimérique. Platon n’a fait qu’épurer le cœur de l’homme, Lycurgue l’a dénaturé.

L’institution publique n’existe plus , et ne peut plus exister , parce qu’où il n’y a plus de patrie il ne peut plus y avoir de citoyens. Ces deux mots patrie et citoyen doivent être effacés des langues modernes. J’en sais bien la raison , mais je ne veux pas la dire ; elle ne fait rien «à mon sujet.

Je n’envisage pas comme une institution publique ces risibles établissements qu’on ap-

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pelle collèges *. Je ne compte pas non plus l’éducation du monde , parce que cette éducation tendant à deux fins contraires , les manque toutes deux : elle n’est propre qu’à faire des hommes doubles , paroissant toujours rapporter tout aux autres, et ne rapportant jamais rien qu’à eux seuls. Or ces démonstations, étant communes à tout le monde , n’abusent personne. Ce sont autant de soins perdus.

De ces contradictions naît celle que nous éprouvons sans cesse en nous-mêmes. Entraînés par la nature et par les hommes dans des routes contraires ; forcés de nous partager entre ces diverses impulsions , nous en suivons une composée qui ne nous mène ni à l’un ni à l’autre but. Ainsi combattus et flottants durant tout le cours de notre vie , nous la terminons sans avoir pu nous accorder avec nous , et sans avoir été bons ni pour nous ni pour les autres.

Reste enfin l’éducation domestique ou celle de la nature; mais que deviendra pour les autres un homme uniquement élevé pour lui?

> 11 y a dans plusieurs e'coles, et surtout dans lUniversité de Paris * , des professeurs que j’aime , que j’estime beaucoup, et que je crois très-capables de bien instruire la jeunesse, s'ils n étoient forces de suivre 1 usage établi. J exhorte l’un d’entre eux à publier le projet de réforme qu’il a conçu. L’on sera peut-être enfin tenté de guérir le mal en voyant qu’il n est pas sans remède.

* On lit dans l’édition originale : Il y a dans V Académie île Gcncve el dans l’ Université de Paris des professeurs , eu.

Si peut-être le double objet qu’on se propose pouvoit se réunir en un seul , en ôtant les contradictions de l’homme on ôteroit un grand obstacle à son bonheur. Il faudroit , pour en juger, le voir tout formé; il faudroit avoir observé ses penchants , vu ses progrès , suivi sa marche; il faudroit, en un mot, connoître l’homme naturel. Je crois qu’on aura fait quelques pas dans ces recherches après avoir lu cet écrit.

Pour former cet homme rare qu'avons-nous à faire? Beaucoup, sans doute : c’est d’empêclier que rien ne soit fait. Quand il ne s’agit que d’aller contre le vent , on louvoie ; mais si la mer est forte et qu’on veille rester en place, il faut jeter l’ancre. Prends garde, jeune pilote, que ton câble ne file ou que ton ancre ne laboure, et que le vaisseau ne dérive avant que tu t’en sois aperçu.

Dans l’ordre social , où toutes les places sont marquées , chacun doit être élevé pour la sienne. Si un particulier formé pour sa place en sort, il n’est plus propre à rien. L’éducation n’est utile qu’autant que la fortune s'accorde avec la vocation des parents ; en tout autre cas elle est nuisible «à l’élève, ne fût-ce que par les préjugés qu’elle lui a donnés. En Egypte , où le fils étoit obligé d’embrasser l’état de son père , l’éducation du moins avoit un but assuré; mais parmi nous, où les rangs seuls demeurent, et où les hommes en ch an-

gent sans cesse, nul ne sait si en élevant son lils pour le sien, il ne travaille pas contre lui.

Dans l’ordre naturel, les hommes étant tous égaux , leur vocation commune est l’état d’homme; et quiconque est bien élevé pour celui-là ne peut mal remplir ceux qui s’y rapportent. Qu’on destine mon élève à l’épée, à l’Eglise, au barreau, peu m’importe. Avant la vocation des parents la nature l’appelle à la vie humaine. Vivre est le métier que je lui veux apprendre. En sortant de mes mains, il ne sera, j’en conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prêtre; il sera premièrement homme : tout ce qu’un homme doit être , il saura l’être au besoin tout aussi-bien que qui que ce soit ; et la fortune aura beau le faire changer de place , il sera toujours à la sienne. Occupavi te , fortuna , atque cepi ; omnesque aditus tuas in terclusi , nt ad me aspirare îion posses l.

Notre véritable étude est celle de la condition humaine. Celui d’entre nous qui sait le mieux supporter les biens et les maux de cette vie est à mon gré le mieux élevé; d’où il suit que la véritable éducation consiste moins en préceptes qu’en exercices. Nous commençons a nous instruire en commençant à vivre; notre éducation commence avec nous ; notre premier précepteur est notre nourrice. Aussi ce mot éducation avoit-il chez les anciens un autre

' Cic.,1 uscul. v, cap. Q. (Le mçme passagp est cil « par Montaigne . Liv. n , cliap 2. )

sens que nous ne lui donnons plus : il signijQoit nourriture. Educic obstetrix , dit Vairon educat nuti'ix , instituit pcedagogus , docet magister1. Ainsi l’éducation , l’institution , l’instruction , sont trois choses aussi différentes dans leur objet que la gouvernante, le précepteur , et le maître. Mais ces distinctions sont mal entendues; et, pour être bien conduit, l’enfant ne doit suivre qu’un seul guide.

Il faut donc généraliser nos vues, et considérer dans notre élève l’homme abstrait , l’homme exposé à tous les accidents de la vie humaine. Si les hommes naissoient attachés au sol d’un pays , si la même saison duroit toute l’année, si chacun tenoit à sa fortune de manière à n’en pouvoir jamais changer, la pratique établie seroit bonne à certains égards; l’enfant élevé pour son état, n’en sortant jamais , ne pourroit être exposé aux inconvénients d’un autre. Mais, vu la mobilité des choses humaines, vu l’esprit inquiet et remuant de ce siècle qui bouleverse tout à chaque génération, peut-on concevoir une méthode plus insensée que d’élever un enfant comme n’ayant jamais à sortir de sa chambre, comme devant être sans cesse entouré de ses gens? Si le malheureux fait un seul pas sur la terre , s’il descend d’un seul degré , il est perdu. Ce n’est pas lui apprendre à supporter la peine ; c’est l’exercer à la sentir.

1 Non. MarcclI.

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