‹ Émile (volume 3)Chapitre 5 sur 235 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

posés à rechercher ou à fuir les objets qui les produisent, d’abord selon qu’elles nous sont agréables ou déplaisantes , puis selon la convenance ou disconvenance que nous trouvons entre nous et ces objets, et enfin selon les jugements que nous en portons sur l’idée de bonheur ou de perfection que la raison nous donne. Ces dispositions s’étendent et s’affermissent à mesure que nous devenons plus sensibles et plus éclairés; mais, contraintes par nos habitudes, elles s’altèrent plus ou moins par nos opinions. Avant cette altération, elles sont ce que j’appelle en nous la nature.

C’est donc à ces dispositions primitives qu’il faudroit tout rapporter ; et cela se pourroit si nos trois éducations n’étoient que différentes ; mais que faire quand elles sont opposées , quand, au lieu d’élever un homme pour luimême, on veut l’élever pour les autres? Alors le concert est impossible. Forcé de combattre la nature ou les institutions sociales , il faut opter entre faire un homme ou un citoyen ; car on ne peut faire à la fois l’un et l’autre.

Toute société partielle, quand elle est étroite et bien unie, s’aliène de la grande. Tout patriote est dur aux étrangers : ils ne sont qu’hommes, ils ne sont rien à ses yeux1. Cet incon-

1 Aussi les guerres des re'puhliques sonl- elles plus cruelles que celles des monarchies. Mais si la guerre des rois est modérée, r’est leur paix qui est terrible . il vaut mieux être leur ennemi que leur sujet.

vénient est inévitable , mais il est foible. L’essentiel est d’être bon aux gens avec qui l’on vit. Au dehors, le Spartiate étoit ambitieux, avare, inique; mais le désintéressement, l’équité, la concorde, régnoient dans ses murs. Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tar tares , pour être dispensé d’aimer ses voisins.

L’homme naturel est tout pour lui, il est l’unité numérique, l’entier absolu, qui n’a de rapport qu’à lui-même ou à son semblable. L’homme civil n’est qu’une unité fractionnaire qui tient au dénominateur, et dont la valeur est dans son rapport avec l’entier, qui est le corps social. Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l’homme , lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative, et transporter le moi dans l’unité commune ; en sorte que chaque particulier ne se croie plus un , mais partie de l’unitié, et ne soit plus sensible que dans le tout. Un citoyen de Rome n’étoit ni Caïus ni Lucius ; c’étoit un Romain , même il aimoit la patrie exclusivement à lui. Régulus se prétendoit Carthaginois , comme étant devenu le bien de ses maîtres. En sa qualité d étranger, il refusoit de siéger au sénat de Rome, il fallut qu’un Carthaginois le lui ordonnât. 11 s'indignoit qu’on voulût lui sauver la vie.

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