‹ Émile (volume 3)Chapitre 73 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

vent pas même retenir les raisonnements d’autrui; car suivez ces petits géomètres dans leurniéthode,' vous voyez aussitôt qu’ils n’ont retenu que l’exacte impression de la figure et les ter* mes de la démonstration. A la moindre objec^ tion nouvelle , ils n’y sont plus ; renversez la figure, ils n’y sont plus. Tout leur savoir est dans la sensation , rien n’a passé jusqu’à l’entendement. Leur mémoire elle-même n’est guère plus parfaite que leurs autres facultés , puisqu’il faut presque toujours qu’ils apprennent étant grands les choses dont ils ont ap- . pris les mots dans l’enfance.

Je suis cependant bien éloigné cle penser que les enfants n’aient aucune espèce de raisonnement 1 ; au contraire, je vois qu’ils rai-

1 J’ai fait cent fois réflexion en écrivant, qu’il est impossible, dans un long ouvrage , de donner toujours les mêmes sens aux mêmes mots. Il n’v a poiul de langue assez riche pour fournir autant de termes, de tours et de phrases, que nos idées peuvent avoir de modifications. La méthode de définir tous les termes, et de substituer sans cesse la définition à la place du défini, est belle, mais impraticable; car commenj éviter le cercle? Les définitions pourvoient être bonnes si l’on n employoit pas des mots pour les faire. Malgré cela , je suis persuadé qu’on peut être clair , même dans la pauvreté de notre langue , non pas eu donnant toujours les mêmes acceptions aux mêmes mots , mais eu faisant en sorte, aulanl de fois quon emploie chaque mot, que l acceplion qu’on lui donne soit suffisamment déterminée par les idées qui s y rapportent , cl que chaque période où ce mol se trouve lui serve , pour ainsi dire , de définition. Tantôt je dis

sonnent très-bien dans tout ce qu’ils connoissent et qui se rapporte à leur intérêt présent et sensible. Mais c’est sur leurs connoissances que l’on se trompe, en leur prêtant celles qu’ils n’ont pas, et les faisant raisonner sur ce qu’ils ne sauroient comprendre. On se trompe encore en voulant les rendre attentifs à des considérations qui ne les touchent en aucune manière, comme celle de leur intérêt à venir, de leur bonheur étant hommes , de l’estime qu’on aura pour eux quand ils seront grands ; discours qui, tenus à des êtres dépourvus de toute prévoyance, ne signifient absolument rien pour eux. Or toutes les études forcées de ces pauvres infortunés tendent à ces objets entièrement étrangers à leurs esprits Qu’on juge de l’attention qu’ils y peuvent donner.

Les pédagogues qui nous étalent en grand appareilles instructions qu’ils donnent à leurs disciples sont payés pour tenir un autre langage , cependant on voit , par leur propre conduite, qu’ils pensent exactement comme moi. Car que leur apprennent-ils enfin? Des mots, encore des mots, et toujours des mots. Parmi les diverses sciences qu’ils se vantent de leur enseignerais se gardent bien de choisir

qudles enfants sont incapables de raisonnement, et tantôt je les fais raisonner avec assez de finesse. Je ne crois pas en cela me contredire dans mes idées, mais je ne puis disconvenir que je ne me contredise souvent dans mes expressions.

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