‹ Émile (volume 3)Chapitre 72 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

pas que c'est bien plus le perdre d’en mal user que de n’en rien faire , et qu’un enfant mal instruit est plus loin de la sagesse que celui qu’on n’a point instruit du tout. Vous êtes alarmé de le voir consumer ses premières années à ne rien faire! Comment! n’est-ce rien que d’être heureux , n’est-ce rien que de sauter, jouer, courir toute la journée? De sa vie il ne sera si occupé. Platon , dans sa République , qu’on croit si austère, n’élève les enfants qu’en fêtes , jeux, chansons, passe-temps; on diroit qu’il a tout fait quand il leur a bien appris à se réjouir : et Sénèque parlant de l’ancienne jeunesse romaine : Elle étoit, dit-il, toujours debout, on ne lui enseignoit rien quelle dût apprendre assise *. En valoit-elle moins parvenue à l’âge viril? Effrayez-vous donc peu de cette oisiveté prétendue. Que diriez-vous d’un homme qui, pour mettre toute la vie à profit , ne voudroit jamais dormir? Vous diriez : Cet homme est insensé; il ne jouit pas du temps, il se l’ôte; pour fuir le sommeil il court à la mort. Songez donc que c’est ici la même chose, et que l’epfance est le sommeil de la raison.

L’apparente facilité d’apprendre est cause de la perte des enfants. On ne voit pas que cette facilité même est la preuve qu’ils n’apprennent rien. Leur cerveau lisse et poli rend comme un miroir

* Ni/iil libères s nos dvcebant, , quod disccnclum es je i juicntibus. Epist. 88.

les objets qu’on lui présente; mais rien ne reste, rien ne pénètre. L’enfant retient les mots, les idées se réfléchissent : ceux qui l’écoutent les entendent , lui seul ne les entend point.

Quoique la mémoire et le raisonnement soient deux facultés essentiellement différentes, cependant l’une ne se développe véritablement qu’avec l’autre. Avant l’âge de raison l’enfant ne reçoit pas des idées, mais des images ; et il y a cette différence entre les unes et les autres , que les images ne sont que des peintures absolues des objets sensibles , et que les idées sont des notions des objets déterminés par des rapports. Une image peut être seule dans l’esprit qui se la représente; mais toute idée en suppose d’autres. Quand on imagine, on ne fait que voir , quand on conçoit , on compare. Nos sensations sont purement passives, au lieu que toutes nos perceptions ou idées naissent d’un principe actif qui juge. Cela sera démontré ci-après.

Je dis donc que les enfants , n’étant pas capables de jugement, n’ont point de véritable mémoire. Us retiennent des sons, des figures, des sensations, rarement des idées ,plus rarement leurs liaisons. En m’objectant qu’ils apprennent quelques éléments de géométrie , on croit bien prouver contre moi, et tout au contraire, c’est pour moi qu’on prouve : on montre que, loin de savoir raisonner d’eux-mémes, ils ne sa-

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