‹ Émile (volume 3)Chapitre 75 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

rasions de s’imboire de leurs préjugés, et plus de temps pour réfléchir sur ce qui le frappe quand il commerce avec eux. Mes raisonnements sont moins fondés sur des principes que sur des faits; et je crois ne pouvoir mieux vous mettre à portée d’en juger, que de vous rapporter souvent quelque exemple des observations qui me les suggèrent.

J’étois allé passer quelques jours à la campagne chez une bonne mère de famille qui prenoit grand soin de ses enfants et de leur éducation. Un matin que j’étois présent aux leçons de l’aîné, son gouverneur, qui l’avoit très-bien instruit de l’histoire ancienne , reprenant celle d’Alexandre, tomba sur le trait connu du médecin Philippe qu’on a mis en tableau , et qui sûrement en valoit bien la peine*. Le gouverneur, homme de mérite, fît sur l’intrépidité d’Alexandre plusieurs réflexions qui ne me plurent point, mais que j’évitai de combattre, pour ne pas le décréditer dans l’esprit de son élève. A table, on ne manqua pas, selon la méthode françoise, de faire beaucoup babiller le petit bonhomme. La vivacité naturelle à son âge, et l’attente

Voyez Quinte-Curce , Liv. lll , chap. 6. — Le même

trait est rapporlé aussi par Montaigne. - Alexandre

» ayant eu advis par une lettre de Parménion que Phi- » lippus, son cher médecin , estoit corrompu par l'argent » de Darius pour l’empoisonner ; en mesme temps qu il donnoit à lire sa lettre à Pliilipp us, il avala le breuvage * qu’il luy avoit présenté. » Liv, l , chap. 23.

l8o ÉMILE.

d’un applaudissement sûr, lui firent débiter mille sottises , tout à travers lesquelles partoientde temps en temps quelques mots heureux qui faisoient oublier le reste. Enfin vint l’histoire du médecin Philippe : il la raconta fort nettement et avec beaucoup de grâce. Après l’ordinaire tribut d’éloges qu’exigeoit la mère et qu’attendoit le fils on raisonna sur ce qu’il avoit dit. Le plus grand nombre blâma la témérité d’Alexandre; quelques-uns, à l’exemple du gouverneur, admiroient sa fermeté, son courage : ce qui me fit comprendre qu’aucun de ceux qui étoient présents ne voyoit en quoi consistoit la véritable beauté de ce trait. Pour moi, leur dis-je, il me paroît que s’il y a le moindre courage, la moindre fermeté dans l’action d’Alexandre, elle n’est qu’une * extravagance. Alors tout le monde se réunit, et convient que e’étoit une extravagance. J’allois répondre et m’échauffer , quand une femme qui étoit à côté de moi, et qui n’avoit pas ouvert la bouche, se pencha vers mon oreille, et me dit tout bas: Tais-toi , Jean-Jacques , ils ne t’entendront pas. Jela regardai, je fus frappé, et je me tus.

Après le dîner , soupçonnant sur plusieurs indices que mon jeune docteur n’avoit rien compris du tout à l’histoire qu’il avoit si bien racontée , je le pris par la main , je fis avec lui un tour de parc, et l’ayant questionné tout à mon aise, je trouvai qu’il admiroit plus que

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personne le courage si vanté d’Alexandre : mais savez-vous où il voyoit ce courage? uniquement dans celui d’avaler d’un seul trait un breuvage de mauvais goût, sans hésiter , sans marquer la moindre répugnance. Le pauvre enfant , à qui l’on avoit fait prendre médecine il n’y avoit pas quinze jours , et qui ne l’avoit prise qu’avec une peine infinie , en avoit encore le déboire à la bouche. La mort, l’empoisonnement, ne passoient dans son esprit que pour des sensations désagréables , et il ne concevoit pas, pour lui, d’autre poison que du séné. Cependant il faut avouer que la fermeté du béros avoit fait une grande impression sur son jeune cœur, et qu’à la première médecine qu’il faudroit avaler il avoit bien résolu d’être un Alexandre. Sans entrer clans des éclaircissements qui passoient évidemment sa portée, je le Confirmai dans ces dispositions louables , et je m’en retournai riant en moi-même de la haute sagesse des pères et des maîtres , qui pensent apprendre l’histoire aux enfants.

Il est aisé de mettre dans leurs bouches les mots de rois , d’empires , de guerres , cle conquêtes , de révolutions, de lois; mais quand il sera question d’attacher à ces mots des idées nettes, il y aura loin de l’entretien du jardinier Robert à toutes ces explications.

Quelques lecteurs, mécontents du tais-toi, Jean-Jacques , demanderont , je le prévois, ce

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vin.

que je trouve enfin de si beau dans l’action d’Alexandre. Infortunés! s’il faut vous le dire . comment le comprendrez-vous ? C’est qu’Alexandre croyoit à la vertu; c’est qu’il y croy oit sur sa tête , sur sa propre vie ; c’est que sa grande âme étoit faite pour y croire. O que cette médecine avalée étoit une belle profession de foi! Non, jamais mortel n’en fît une si sublime. S’il est quelque moderne Alexandre , qu’on me le montre à de pareils traits*.

S’il n’y a point de science de mots , il n’y a point d’étude propre aux enfants. S’ils n’ont pas de vraies idées , ils n’ont point de véritable mémoire; car je n’appelle pas ainsi celle qui ne retient que des sensations. Que sert d’inscrire dans leur tête un catalogue de signes qui ne représentent rien pour eux? En apprenant les choses n’apprendront -ils pas les signes? Pourquoi leur donner la peine inutile de les apprendre deux fois ? Et cependant quels dangereux préjugés ne commence-t-on pas à leur inspirer, en leur faisant prendre pour de la science des mots qui n’ont aucun sens pour eux ! C’est du premier mot dont l’enfant se paie, c’est de la première chose qu’il apprend sur la parole d’autrui, sans en voir l’utilité lui-même , que son jugement est

' Ce prince, dit Montaigne à ce sujet, •• est le souve- » vain patron des actes liazardcux. : mais je ne sçay s il y >■ a traicl en sa vie qui ayt plus de fermeté que celtuy- « cy, ny une beauté illustre par tant de visages. >•

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