L I V U E II
perdu : il aura long-temps à briller aux yeux des sots avant qu’il répare une telle perte1.
Non, si la nature donne au cerveau d’un enfant cette souplesse qui le rend propre à recevoir toutes sortes d’impressions, ce n’est pas pour qu’on y grave des noms de rois, des dates , des termes de blason , de sphère , de géographie , et tous ces mots sans aucun sens pour son âge et sans aucune utilité pour quelque âge que ce soit, dont on accable sa triste et stérile enfance; mais c’est pour que toutes les idées qu’il peut concevoir et qui lui sont utiles , toutes celles qui se rapportent à son bonheur et doivent l’éclairer un jour sur ses devoirs , s’y tracent de bonne heure en caractères ineffaçables , et lui servent à se conduire
1 La plupart des savants le sont à la manière des enfants. La vaste érudition résulté moins d’une multitude d ide'es que d’une multitude d images. Les dates, les noms propres, les lieux. , tous les objets isolés ou dénués d idées , se retiennent uniquement par la mémoire des signes, et rarement se rappelle- t-on quelqu'une de ces choses sans voir en même temps le recto ou le verso de la page où on l’a lue , ou la figure sous laquelle on la vil la première fois. Telle étoit à peu près la science à la mode des siècles derniers. Celle de notre siècle est autre chose : on n’étudie fdus , on n’observe plus ; on rêve , et 1 on nous donne gravement pour de la philosophie les rêves de quelques mauvaises nuits. On me dira que je rêve aussi ; j’cu conviens : mais, ce que les autres n’ont garde de faire, je donne mes rêves pour des rêves, laissant chercher au lecteur s ils ont quelque chose d’utile au?f gens éveillés.
pendant sa vie d’une manière convenable a son être et «à ses facultés.
Sans étudier dans les livres , l’espèce de mémoire que peut avoir un enfant ne reste pas pour cela oisive ; tout ce qu’il voit , tout ce qu’il entend le frappe , et il s’en souvient ; il tient registre en lui-même des actions , des discours des hommes; et (ont ce qui l’environne est le livre dans lequel, sans y songer , il enrichit continuellement sa mémoire en attendant que son jugement puisse en profiter. C’est dans le choix de ces objets , c’est dans le soin de lui présenter sans cesse ceux qu’il peut connoître et de lui cacher ceux qu’il doit ignorer, que consiste le véritable art de cultiver en lui cette première faculté; et c’est parla qu’il faut tâcher de lui former un magasin de connoissances qui servent à son éducation durant sa jeunesse, et à sa conduite dans tous les temps. Cette méthode , il est vrai, ue forme point de petits prodiges et 11e fait pas briller les gouvernantes et les précepteurs; mais elle forme des hommes judicieux, robustes, sains de corps et d’entendement, qui sans s’être fait admirer étant jeunes , se font honorer étant grands.
Émile n’apprendra jamais rien par cœur . pas même des fables, pas même celles de Lu Fontaine, toutes naïves , toutes charmantes qu’elles sont, car les mots des fables ne sont pas plus les fables que les mots de l’histoire