‹ Émile (volume 3)Chapitre 85 sur 235 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

deux élèves ressemble au sauvage , et. lequel ressemble au paysan. Soumis en tout à une autorité toujours enseignante, le vôtre ne fait rien que sur parole ; il n’ose manger quand il a faim, ni rire quand il est gai, ni pleurer quand il est triste, ni présenter une main pour l’autre, ni remuer le pied que comme on le lui prescrit ; bientôt il n’osera respirer que sur vos règles: A quoi voulez-vous qu’il pense, quand vous pensez à tout pour lui? Assuré de votre prévoyance , qu’a-t-il besoin d’en avoir? Voyant que vous vous chargez de sa conservation, de son bien-être, il se sent délivré de ce soin; son jugement se repose sur le vôtre; tout ce que vous ne lui défendez pas, il le fait sans réflexion , sachant bien qu’il le fait sans risque. Qu’a-t-il besoin d’apprendre à prévoir la pluie? il sait que vous regardez au ciel pour lui. Qu’a-t-il besoin de régler sa promenade? il ne craint pas que vous lui laissiez passer l’heure du dîner. Tant que vous ne lui défendez pas de manger , il mange ; quand vous le lui défendez , il ne mange plus; il n’écoute plus les avis de son estomac, mais les vôtres. Vous avez beau ramollir son corps dans l’inaction, vous n’en rendez pas son entendement plus flexible. Tout au contraire, vous achevez de décréditer la raison dans son esprit, en lui faisant user le peu qu’il en a sur les choses qui lui paroissent le plus inutiles. Ne voyant jamais à quoi elle est bonne, il

jl,ge enfin quelle n’est bonne arien. Le pis qui pourra lui arriver de mal raisonner sera d’être repris, et il l’est si souvent qu’il n’y songe guère ; un danger si commun ne l’effraie plus.

Vous lui trouvez pourtant de l’esprit; et il en a pour babiller avec les femmes , sur le ton dont j’ai déjà parlé : mais qu’il soit dans le cas d’avoir à payer de sa personne, à prendre un parti dans quelque occasion difficile , vous le verrez cent fois plus stupide et plus bête que le fils du plus gros manant.

Pour mon élève, ou plutôt celui de la nature, exercé de bonne heure à se suffire à luimême autant qu’il est possible, il ne s’accoutume point à recourir sans cesse aux autres , encore moins à leur étaler son grand savoir. En revanche il juge, il prévoit, il raisonne en tout ce qui se rapporte immédiatement à lui. Il ne jase pas, il agit; il ne sait pas un mot de ce qui se fait dans le monde, mais il sait fort bien faire ce qui lui convient. Comme il est sans cesse en mouvement, il est forcé d’observer beaucoup de choses, de connoître beaucoup d’effets ; il acquiert de bonne heure une grande expérience : il prend ses leçons de la nature et non pas des hommes; il s’instruit d’autant mieux qu’il ne voit nulle part l’intention de l’instruire. Ainsi son corps et son esprit s’exercent à la fois. Agissant toujours d’après sa pensée, et non d’après celle d'un

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autre, il unit continuellement deux operations; plus il se rend fort et robuste, plus il devient sensé et judicieux. C’est le moyen d’avoir uYi jour ce qu’on croit incompatible, et ce que presque tous les grands hommes ont réuni, la force du corps et celle de l’âme, la raison d’un sage et la vigueur d’un athlète.

Jeune instituteur, je vous prêche un art difficile; c’est de gouverner sans préceptes, et de tout faire en ne faisant rien. Cet art, j’en conviens, n’est pas de votre âge ; il n’est pas propre à faire briller d’abord vos talents, ni à vous faire valoir auprès des pères ; mais c’est le seul propre à réussir. Vous ne parviendrez jamais à faire des sages, si vous ne faites d’abord des polissons : c’étoit l’éducation des Spartiates ; au lieu de les coller sur des livres, on commençoit par leur apprendre à voler leur dîner. Les Spartiates étoient-ils pour cela grossiers étant grands ? Qui ne connoit la force et le sel de leurs reparties? Toujours faits pour vaincre, ils écrasoient leurs ennemis en toute espèce de guerre; et les babillards Athéniens craignoient autant leurs mots que leurs coups.

Dans les éducations les plus soignées, le maître commande et croit gouverner : c’est en effet l’enfant qui gouverne. Il se sert de ce que vous exigez de lui pour obtenir de vous ce qu’il lui plaît, et il sait toujours vous faire payer une heure d’assiduité par huit jours de

complaisance. A chaque instant il faut pactiser avec lui. Ces traités, que vous proposez à votre mode, et qu’il exécute à la sienne, tournent toujours au profit de ses fantaisies, surtout quand on a la maladresse de mettre en condition pour son profit ce qu’il est bien sûr d’obtenir, soit qu’il remplisse ou non la condition qu’on lui impose en échange. L’enfant, pour l’ordinaire, lit beaucoup mieux dans l’esprit du maître, que le maître dans le cœur de l’enfant. Et cela doit être : car toute la sagacité qu’eût employée l’enfant livré à luimême à pourvoir à la conservation de sa personne, il l’emploie à sauver sa liberté naturelle des chaînes de son tyran ; au lieu que celui-ci, n’ayant nul intérêt si pressant à pénétrer l’autre , trouve quelquefois mieux son compte à lui laisser sa paresse ou sa vanité.

Prenez une route opposée avec votre élève; qu’il croie toujours être le maître , et que ce soit toujours vous qui le soyez. Il n’y a point d’assujettissement si parfait que celui qui garde l’apparence de la liberté; on captive ainsi la volonté ménrp. Le pauvre enfant qui ne sait rien, qui ne peut rien, qui ne connoît rien , n’est-il pas à votre merci? Ne disposez-vous pas , par rapport à lui , de tout ce qui l’environne ? N’êtes-vous pas le maître de l’affecter comme il vous plaît? Ses travaux, ses jeux, ses plaisirs, ses peines ; tout n’est-il pas dans vos mains sans qu’il le sache? Sans doute, il ne doit faire que ce qu’il veut ; mais

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