‹ Émile (volume 3)Chapitre 87 sur 235 · LIVRE II. îOJ · texte numérisé non relu

LIVRE II. îOJ

vous savez d'avauce à quoi se pliera la volonté de votre élève à l’occasion de tous les objets intéressants pour son âge que vous ferez passer sous ses yeux. Or , avoir les instruments, et bien savoir leur usage, n’est-ce pas être maître de l’opération?

Vous objectez les caprices de l’enfant ; et vous avez tort. Le caprice des enfants n’est jamais l’ouvrage de la nature , mais d’une mauvaise discipline : c’est qu’ils ont obéi ou commandé , et j’ai dit cent fois qu’il ne falloit ni l’un ni l’autre. Votre élève n’aura donc de caprices que ceux que vous lui aurez donnés; il est juste que vous portiez la peine de vos fautes. Mais , direz-vous , comment y remédier? Cela se peut encore, avec une meilleure conduite et beaucoup de patience.

Je m’étois chargé, durant quelques semaines , d’un enfant accoutumé non-seulement à faire ses volontés, mais encore à les faire faire a tout le monde , par conséquent plein de fantaisies *• Dès le premier jour, pour mettre à l’essai ma complaisance, il voulut se lever à minuit. Au plus fort de mon sommeil, il saute à bas de son lit , prend sa robe de chambre et m’apelle. Je me lève , j’allume la chandelle; il n’en vouloit pas davantage; au bout

d’un quart d’heure le sommeil le gagne , et il

se recouche content de son épreuve. Deux

* Cet enfant e'foit fils de madame Dupin Voye* les Confessions ■ Liv. vil.

jours après il la réitère avec le même succès , et de ma part sans le moindre signe d’impatience. Comme il m’embrassoit en se recouchant , je lui dis très-posément: Mon petit ami , cela va fort bien , mais n’y revenez plus. Ce mot excita sa curiosité, et dès le lendemain, voulant voir un peu comment j’oserois lui désobéir, il ne manqua pas de se relever à la même heure, et de m’appeler. Je lui demandai ce qu’il vouloit. Il me dit qu’il ne pouvoit dormir. Tant pis , repris-je, et je me tins coi. Il me pria d’allumer la chandelle. Pourquoi faire ? et je me tins coi. Ce ton laconique commençoit à l’embarrasser. Il s’en fut à tâtons chercher le fusil qu’il fît semblant de battre, et je ne pouvois m’empêcher de rire en l’entendant se donner des coups sur les doigts. Enfin , bien convaincu qu’il n’en viendroit pas à bout, il m’apporta le briquet à mon lit; je lui dis que je n’en avois que faire, et me tournai de l’autre côté. Alors il se mit à courir étourdiment par la chambre, criant, chantant, faisant beaucoup de bruit, se donnant, à la table et aux chaises, des coups qu’il avoit grand soin de modérer , et dont il ne laissoit pas de crier bien fort, espérant me causer de l’inquiétude. Tout cela ne prenoit point; et je vis que, comptant sur de belles exhortations ou sur de la colère , il ne s’étoit nullement arrangé pour ce sang-froid.

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