‹ Émile (volume 3)Chapitre 88 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Cependant , résolu de vaincre ma patience à force d’opiniâtreté, il continua son tintamarre avec un tel succès, qu’ci la fin je m’échauffai ; et, pressentant que j’allois tout gâter par un emportement hors de propos , je pris mon parti d’une autre manière. Je me levai sans rien dire, j’allai au fusil que je ne trouvai point ; je le lui demande , il me le donne , pétillant de joie d’avoir enfin triomphé cle moi. Je bats le fusil , j’allume la chandelle , je prends par la main mon petit bon homme, je le mène tranquillement dans un cabinet voisin dont les volets étoient bien fermés , et où il n’y avoit rien à casser: je l’y laisse sans lumière ; puis, fermant sur lui la porte à la clef, je retourne me coucher sans lui avoir dit un seul mot. Il ne faut pas demander si d’abord il y eut du vacarme; je m’y étois attendu: je ne m’en émus point. Enfin le bruit s’apaise ; j’écoute , je l’entends s’arranger , je me tranquillise. Le lendemain , j’entre au jour dans le cabinet ; je trouve mon petit mutin couché sur un lit de repos, et dormant d’un profond sommeil, dont, après tant de fatigue, il devoit avoir grand besoin.

L’affaire ne finit pas là. La mère apprit que l’enfant avoit passé les deux tiers de la nuit hors de son lit. Aussitôt tout fut perdu , c’étoit un enfant autant que mort. Voyant l’occasion bonne pour se venger il fit le malade , sans prévoir qu’il n’y gagneroit rien. Le mé-

decin fut appelé. Malheureusement pour la mère , ce médecin étoit un plaisant , qui , pour s’amuser de ses frayeurs , s’appliquoit à les augmenter. Cependant il me dit à l’oreille, iaissez-moi faire, je vous promets que l’enfant sera guéri pour quelque temps de la fantaisie d’être malade. En effet la diète et la chambre furent prescrites , et il fut recommandé à l’apothicaire. Je soupirois de voir cette pauvre mère ainsi la dupe de tout ce quii’environnoit , excepté moi seul , qu’elle prit en haine , précisément parce que je ne la trompois pas.

Après des reproches assez durs, elle me dit que son fils étoit délicat , qu’il étoit l’unique héritier de sa famille , qu’il falloit le conserver à quelque prix que ce fut , et qu’elle ne vouloit pas qu’il fût contrarié. En cela j’étois bien d’accord avec elle; mais elle entendoit par le contrarier ne lui pas obéir en tout. Je vis qu’il falloit prendre avec la mère le même ton qu’avec l’enfant. Madame , lui dis-je assez froidement , je ne sais point comment on élève un héritier, et, qui plus est, je ne veux pas l’apprendre; vous pouvez vous arranger là-dessus. On avoit besoin de moi pour quelque temps encore: le père apaisa tout; la mère écrivit au précepteur de hâter son retour ; l’enfant, voyant qu’d negagnoit rien à troubler mon sommeil ni à être malade, prit enfin le parti dedormir lui-même et de se bien porter.

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