‹ Émile (volume 3)Chapitre 94 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

qu’elle est riche, leurs cœurs sont déjà livrés au luxe, à toutes les fantaisies de l’opinion ; et ce goût ne leur est sûrement pas venu d’eux-mêmes. On ne sauroit dire combien le choix des vêtements et les motifs de ce choix influent sur l’éducation. Non-seulement d’aveugles mères promettent à leurs enfants des parures pour récompense , on voit même d’insensés gouverneurs menacer leurs élèves d’un habit plus grossier et plus simple, comme d’un châtiment. Si vous n’étudiez mieux , si vous ne conservez mieux vos hardes, on vous habillera comme ce petit paysan. C’est comme s’ils leur disoient : Sachez que l’homme n’est rien que par ses habits, que votre prix est tout dans les vôtres. Faut-il s’étonner que de si sages leçons profitent à la jeunesse , quelle n’estime que la parure, et quelle ne juge du mérite que sur le seul extérieur ?

Si j’avois à remettre la tête d’un enfant ainsi gâté, j’aurois soin que ses habits les plus riches fussent les plus incommodes , qu’il y fût toujours gêné , toujours contraint , toujours assujetti de mille manières; je ferois fuir la liberté, la gaieté devant sa magnificence : s’il vouloit se mêler aux jeux d’autres enfants plus simplement mis, tout cesseroit, tout disparoîtroit à l’instant. Enfin je l’ennuierois, je le rassasierois tellement de son faste , je le rendrois tellement l’esclave de son habit doré , que j’en ferois le fléau de sa vie, et qu’il ver-

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i oit avec moins d’effroi le plus noir cachot que les apprêts de sa parure. Tant qu’on n’a pas asservi l’enfant à nos préjugés , être à son aise et libre est toujours son premier désir ; le vêtement le plus simple, le plus commode, celui qui l’assujettit le moins, est toujours le plus précieux pour lui.

Il y a une habitude du corps convenable aux exercices, et une autre plus convenable à l’inaction. Celle-ci, laissant aux humeurs un cours égal et uniforme , doit garantir le corps des altérations de l’air; l’autre, le faisant passer sans cesse de l’agitation au repos et de la chaleur au froid, doit l’accoutumer aux mêmes altérations. Il suit de là que les gens casaniers et sédentaires doivent s’habiller chaudement en tout temps , afin de se conserver le corps dans une température uniforme, la même à peu près dans toutes les saisons et à toutes les heures du jour. Ceux , au contraire , qui vont et viennent, auvent, au soleil, à la pluie; qui agissent beaucoup, et passent la plupart de leur temps su b dio , doivent être toujours vêtus légèrement, afin de s’habituer à toutes les vicissitudes de l’air et à tous les degrés de température, sans en être incommodés. Je conseillerois aux uns et aux autres de ne point changer d’habits selon les saisons, et ce sera la pratique constante de mon Emile , en quoi je n’entends pas qu’il porte l’été ses habits d’hiver, comme les gens sédentaires,

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